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Théâtre - La mort d'hugo claus
Un poète visionnaire de la scène
Philip Tirard
Mis en ligne le 20/03/2008
Artiste multiple, puissant, visionnaire et provocateur, Hugo Claus proclamait volontiers qu'il "aimait mentir". Du Nobel de littérature, qu'il n'aura finalement pas eu, il affirmait avec désinvolture que "l'argent du prix l'aurait bien arrangé". De l'écriture, il prétendait s'y adonner comme un peintre qui "occupe ses moments perdus" mais aussi parce que c'est "la seule catégorie d'artistes à qui l'on prête de l'intelligence". Pour faire bonne mesure, il clamait aussi son admiration pour la bêtise : "C'est une force énorme. Elle est ce qu'il y a de plus vital. Comme un tank qui vous passe dessus. L'intelligence, c'est la décadence." Et débrouillez-vous avec ça...
Ce qui est certain, c'est que son roman "Le Chagrin des Belges" a enregistré l'un des records de ventes absolus en fiction en Belgique francophone lors de sa parution en français en 1985. Comme si les Wallons et les Bruxellois francophones s'étaient reconnus dans ce portrait acerbe d'une Flandre catholique et nationaliste. Ils n'étaient pas les seuls, il est vrai, puisque ce roman publié en Hollande a été traduit dans plus de vingt langues. Les grands artistes partent toujours du particulier pour atteindre à l'universel.
Poète avant tout
Poète avant tout, Claus a beaucoup écrit pour le théâtre. Quand l'écrivain Alain Van Crugten, traducteur du "Chagrin", convainc en 1988 les éditions L'Âge d'Homme d'entreprendre la publication du théâtre complet de Hugo Claus, le projet comporte vingt-sept titres étalés sur sept tomes. Les quatre premiers ont paru dans les années 1990, comprenant seize pièces en tout. L'éditeur lausannois a renoncé à poursuivre, laissant le maître d'oeuvre en possession de quatre traductions achevées mais encore inédites à ce jour - dont "Mort de chien" créé en 1987 au Théâtre national par Robert Cordier.
Pas de style mais une langue
Quand Claus commence à s'intéresser au théâtre, il est déjà reconnu comme peintre au sein du groupe Cobra, comme poète et comme romancier. En 1953, il a reçu le prix Bonjour Jeunesse des mains de Françoise Sagan pour la traduction de son premier roman "La Chasse aux canards". Sa première pièce, "La Fiancée du matin" date de 1955. Dès l'année suivante, elle est créée à Paris avec Jean-Louis Trintignant dans le rôle principal et vaut à son auteur le prix Lugné-Poe.
Il faudra cependant attendre dix ans pour que le Théâtre national de Belgique monte une de ses oeuvres, une adaptation originale du "Thijl Ulenspiegel" de Charles De Coster, suivie quatre ans plus tard par "Vendredi" dans l'adaptation de Jean Sigrid. C'est qu'au fil de ses créations, Claus ne cesse de dérouter son lecteur - spectateur. "Je n'ai pas de style", dit-il non sans fierté, car il développe une valeur bien supérieure à quelque "manière" personnelle que ce soit : une langue. Tour à tour truculent, âpre, lyrique, sensoriel, surréaliste ou naturaliste, le flamand de Claus épouse les contours des personnages et des genres qu'il aborde.
Du peintre, il a la vision et du dramaturge le sens du mouvement et de la transformation. Ses romans et ses nouvelles eux-mêmes sont pensés en scènes - "à la manière de Henry James", aimait-il à dire. Et il a horreur de se répéter. Après "La Fiancée du matin", oeuvre intimiste et tragique affichant des points communs avec "La Ménagerie de verre" de Tennessee Williams - à qui il doit son intérêt pour le théâtre qui avant cela ne l'intéressait guère -, il donne "La Chanson de l'assassin", située au XVIIIe siècle, dans l'esprit du romantisme allemand. Arrive ensuite "Sucre", drame naturaliste tiré de son expérience comme ouvrier saisonnier dans une raffinerie du nord de la France, auquel succède une comédie satirique...
Opéra
Qu'il s'inspire de Sénèque (rappelons son "Thyeste", récemment porté à l'opéra par le compositeur hollandais Jan van Vlijmen) ou de Shakespeare, de figures historiques comme Gilles de Rai ou Léopold II, de la mystique des béguines ou du couple moderne, le théâtre de Claus ne parle jamais en vain. À travers un virtuose mélange des genres, il va au coeur de nos contradictions, de nos névroses singulières et de nos hystéries collectives. Comme Thomas Bernhard, Claus aura été "contre, contre, contre !". Et il reste, pour les francophones comme pour les Flamands qui se sont longtemps méfié de cet enfant terrible, largement à découvrir. Comme le dit sobrement Alain Van Crugten : "C'est un tout grand qui s'en va."
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