Les enfants du feu
Ces années-là, à la charnière des décennies 60 et 70, décrivent un des moments les plus étranges, les plus vibrants, les plus paradoxaux sans doute de l'après-guerre.
- Publié le 04-04-2008 à 00h00
Ces années-là, à la charnière des décennies 60 et 70, décrivent un des moments les plus étranges, les plus vibrants, les plus paradoxaux sans doute de l'après-guerre. On sortait d'une époque où, comme jamais, la fleur aux dents, on avait éprouvé un désir inconditionnel de paix, et l'on entrait, mais subrepticement, dans une ère de violence exacerbée, fût-elle théorique et littéraire pour certains, et dont le nouveau paradigme serait évidemment l'attentat palestinien au village olympique de Munich en 1972. L'attentat absolu, en attendant le 11 septembre 2001.
Le printemps de Paris n'avait tué personne jusque-là. Mais il fallait à présent se méfier de tout, et de tous, car tout était possiblement piégé. Alors que la Gauche prolétarienne maoïste (GP) de Benny Lévy, Olivier Rolin et Serge July appelle par tous les moyens de guerre et de paix à l'occupation des entreprises, entre autres, on a de plus en plus de peine à discerner entre les étudiants et les flics, les vrais insurgés et les trois quarts infiltrés. L'intox et la manipulation deviennent les manettes favorites du pouvoir, contre la "guérilla urbaine" qui s'organise peu à peu dans quelques grandes cités ouvrières de France.
POUSSER AU CRIME
On vit au temps où quelques intellectuels nantis, n'ayant de pire haine que de leur propre milieu, ont rêvé que le combat étudiant était aux côtés des ouvriers des usines, des camarades prolétaires. Lesquels, quant à eux, n'en croient rien, sauf à y voir une authentique condescendance bourgeoise.
C'est dans ce climat tendu et ambigu que s'installe le récit de David Defendi (né en 1974), où un ouvrier de 25 ans, Denis Mercier, soupçonné d'avoir tué deux gendarmes mobiles à l'usine Peugeot de Sochaux, dans la nuit du 11 juin 1968, est "retourné" par un agent de la Direction de la surveillance du territoire (DST) - le propre père de l'auteur, selon toute vraisemblance - pour noyauter la Gauche prolétarienne, si chère aux Sartre, Deleuze, Foucault, Barthes, Godard, Montand, Signoret, Glucksmann de l'époque.
Mission délicate pour le prolo : pousser au crime. Afin de discréditer les maos, les mieux préparés mentalement à la révolution, et contraindre le gouvernement au coup de force. Sous les coups de gueule de Raymond Marcellin qui, comme tous les ministres de l'Intérieur, contrôle les élections et gère le terrorisme. Tandis que fait rage, dehors, la guerre des polices.
PIERRE OVERNEY
Avec Mercier, agent réversible, barbouze maoïsante, de plus en plus mal assis entre le commanditaire et les victimes, on pénètre "dans les coulisses sombres de la Ve République à travers un personnage oublié des livres d'histoire". Par un épisode qui tient lieu de répétition générale à la mort, une balle en plein coeur, de Pierre Overney, le 25 février 1972. C'était un ouvrier maoïste - un vrai cette fois- de 24 ans que la Gauche prolétarienne avait envoyé casser la gueule aux vigiles "fascistes" de l'usine Renault, à Boulogne-Billancourt, devant la porte Émile Zola.
Morgan Sportès, qui nous rapporte ici l'événement ("Ils ont tué Pierre Overney"), rappelle que plus de 200000 personnes, et non des moindres, avaient défilé à Paris derrière le cercueil de cet inconnu. "Pierre Overney, s'interroge l'auteur, dans la naïveté de ses vingt ans, est-il mort à la confluence de jeux politiques et policiers souterrains qu'il était bien incapable de soupçonner ?"
CIA, KGB, ETC...
On en était déjà à la pleine époque du terrorisme international. Parmi des mouvements à apprécier diversement, des Tupamaros d'Uruguay à la Fraction armée rouge allemande (bande à Baader), sans parler d'Action Directe en France, qui allait plus tard assassiner le PDG de la régie Renault. Et sans méconnaître les jeux auxquels se livraient entre eux les services secrets les plus huppés, la CIA n'étant peut-être pas étrangère, par exemple, au meurtre du leader démocrate-chrétien italien Aldo Moro en 1978, attribué pourtant comme de juste aux Brigades rouges.
Pensant éradiquer le souvenir nocif de cette maudite période, Nicolas Sarkozy a favorisé au contraire une violente efflorescence éditoriale sur ce thème. Si l'on pensait que l'inventaire de Mai 68 avait été fait depuis longtemps, on se trompait. On ne peut sans doute jamais dire quand un événement de l'Histoire atteint sa maturité adulte. Avec ce printemps juvénile à plus forte raison.
L'arme à gauche,David Defendi, Flammarion, coll. "Pop culture", 300 pp., env. 18 € Ils ont tué Pierre Overney, Morgan Sportès, Grasset, 395 pp., env. 20,90 €
