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POSTHUME
Le démon de la différence
Geneviève Simon
Mis en ligne le 10/04/2009
La destinée (littéraire, mais pas seulement) de Tristan Egolf a, à elle seule, l’allure d’un roman. Né en 1971 en Espagne d’un père journaliste et d’une mère peintre, il a grandi aux États-Unis. Lassé des petits boulots et titillé par les promesses supposées de l’ailleurs, il n’a que vingt-deux ans quand il débarque à Paris. Maria Modiano, fille de l’écrivain Patrick Modiano ("Rue des boutiques obscures", "La place de l’étoile") le rencontre dans la rue, alors qu’il y taquine sa guitare. Elle le présente à ses parents, qui l’hébergent, découvrent ses écrits et serviront d’intermédiaire avec les éditions Gallimard. Où, en 1998, sera édité en traduction un premier roman, "Le seigneur des porcheries". La version originale sortira quelques mois plus tard en Angleterre. Un deuxième titre suivra, "Jupons et violons". Lorsqu’en mai 2005, Tristan Egolf choisit de mettre fin à ses jours, "Kornwolf" est sur le point de paraître.
Ce dernier roman s’ouvre sur le retour d’Owen Brynmor à Stepford, ville honnie de Pennsylvanie qu’il croyait avoir quittée pour toujours. Engagé par le journal local, où il suscite vite la jalousie, il enquête sur la réapparition du Démon de Blue Ball, qui ravagea jadis la région. Jusqu’à un certain emballement médiatique (le scoop est répercuté au niveau national), qui le laisse perplexe. "Que cherchait-il ? L’hystérie de masse ? Était-ce cela qu’il voulait susciter ?" Alors qu’Owen ne ménage pas efforts et artifices pour alimenter le feuilleton, la situation sur le terrain devient vite préoccupante. La police est dépassée, et les agissements prétendus du Démon de Blue Ball continuent, créant la psychose.
Dans cette ville de province, une large communauté amish vit de l’agriculture. D’extraction suisse ou allemande, ces anabaptistes se sont établis là au début du dix-huitième siècle. Parmi eux, un certain Ephraïm attire l’attention d’Owen. Fils d’un ministre du culte alcoolique et violent, le garçon s’est enfermé dans le mutisme. Mais il a grandi, non sans avoir "divinisé l’art de faire les quatre cents coups".
PEUR DE LA DIFFÉRENCE
Dans ce monde qui évolue en vase clos, et pas seulement du côté amish, les tensions et autres rivalités sont légion. Flirtant avec le fantastique, qu’il aborde avec une verve généreuse, Egolf alimente sans relâche la peur universelle de la différence. "[ ] chaque culture ou presque entretenait sa propre légende locale, et une armée de zozos se chargeait d’en tenir la nomenclature." Façon commode pour les détenteurs du pouvoir d’entretenir les racines de leur assise. Ce, sans compter que le mal n’est pas nécessairement là où il semble s’incarner, et que la rédemption suit ses propres lois.
Au fil d’un récit qui dresse le portrait sans concession d’une Amérique dévoyée (notamment stigmatisée dans un petit club de boxe aux contours et méthodes troubles), Egolf séduit par la voracité de son écriture qui, çà et là, peut se nourrir d’émotions, mais tient surtout son lecteur en haleine. Si le récit déboulonne quelques secrets soigneusement enfouis, la fin laisse néanmoins un arrière-goût d’inachevé, laissant plusieurs pistes sans issue.
En Allemagne, à l’époque de la guerre de Trente Ans (1618-1648), les fermiers désignaient par le mot "kornwölfe" tout déserteur, hors-la-loi ou fugitif, signale Tristan Egolf. Littéralement "loups des maïs", ces insaisissables parasitaient les cultures pour survivre. Dans ce refus de se soumettre et ce besoin précaire de liberté, le militant pacifiste qu’il fut a donné un ultime écho à son combat. Qui se poursuit désormais noir sur blanc sans lui.
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