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Voyager avec...
Briser les routines avec Yourcenar
Jacques Franck
Mis en ligne le 08/06/2009
Depuis 1994, "La Quinzaine littéraire" et Louis Vuitton, le créateur de sacs de voyage, publient une originale collection d’ouvrages qui invite à "voyager avec" un écrivain. Voyager est un art qui se pratique mal en groupe - sauf exceptions - mais qui peut se préparer en compagnie d’un écrivain avec qui l’on se sent des affinités. Cet accompagnement est le parti pris de cette collection, qui a déjà proposé l’accompagnement de Simone de Beauvoir - curieuse idée ! -, Simenon, Karl Marx - eh oui ! -, Valery Larbaud, Claudio Magris, l’homme du Danube, Paul Morand, bien sûr, Conrad, Rilke, Proust, Virginia Woolf, Jünger et j’en passe.
Pour fêter sa 15e année d’existence, elle nous propose Marguerite Yourcenar. Rien n’est plus justifié, car plus que la plupart des écrivains que nous venons de citer, elle fut une grande voyageuse devant l’Éternel. En outre, la réalisation de l’ouvrage est due à Michèle Goslar, qui sait mieux que personne ce qu’il importe de savoir de l’auteur du "Labyrinthe du monde". Elle dirige le Centre international de documentation Marguerite Yourcenar (Cidmy) à Bruxelles, qui possède plus de six mille documents.
À partir des romans et des essais de l’académicienne franco-américaine, mais pas belge bien que née à Bruxelles en 1903, à partir aussi de nombreux inédits, Michèle Goslar a reconstitué l’itinéraire de ses voyages, et l’aventure intellectuelle qui leur était liée. Elle les résume en quatre mots : le bris des routines. Au premier chapitre de "L’Œuvre au noir", Yourcenar nous livre l’objectif essentiel de ses voyages, dans les mots qu’elle prête à Zénon : "Il s’agit pour moi d’être plus qu’un homme", autrement dit "se libérer des routines et des préjugés", découvrir à travers l’espace et le temps "l’homme universel", de partout et de toujours : "Ces hommes qui comme nous croquèrent des olives, burent du vin, s’engluèrent les doigts de miel, luttèrent contre le vent aigre et la pluie aveuglante, et cherchèrent l’été l’ombre d’un platane, et jouirent, et pensèrent, et vieillirent, et moururent".
À partir de la côte belge, qui fut avec le castel familial du Mont-Noir, près de Lille, l’horizon de sa première enfance, la jeune Marguerite découvrit Londres pendant la guerre de 1914, puis Paris et la Côte d’Azur. Vinrent ensuite l’Italie, l’Espagne, l’Europe centrale, la Grèce, dont elle fera dire à l’empereur Hadrien que "presque tout ce que les hommes ont dit de mieux a été dit en grec". On pourrait croire, après une telle profession de foi, qu’elle resterait fixée à jamais sur la Méditerranée de ses pensées et de ses songes de jeune femme.
Eh bien non ! Ayant rencontré à Paris en 1937 une Américaine dont elle se fit une amie, elle traversa l’Atlantique, visita la Nouvelle-Angleterre et le Deep South, où elle tomba sous le charme des negro-spirituals, dont elle traduirait plus tard un beau florilège. La guerre l’ayant surprise là-bas, lors d’un nouveau séjour en Amérique, elle s’y fixa dans une île du Maine d’où, à partir de 1951, elle ne cessa d’élargir ses horizons, d’Amérique centrale à Saint-Pétersbourg, de l’Alaska au Japon, d’Innsbruck à l’île de Texel. À 80 ans, elle se décida à adopter l’avion comme moyen de transports, et la voilà en Inde, en Thaïlande, au Maroc, au Kenya. Elle se préparait à aller à Katmandou, lorsqu’elle décéda d’une hémorragie cérébrale en décembre 1987 !
Sans doute, sa célébrité lui valut-elle d’être accueillie un peu partout avec des égards, mais elle préféra toujours découvrir les choses seule, faisant sienne la remarque de Montherlant : qu’"un musée qu’on visite avec le directeur est un musée qu’on n’a pas vu". Mais plus que des villes des monuments ou des paysages, résume Michèle Goslar, Yourcenar a cherché à révéler des hommes et des femmes dans leur singularité en même temps que dans leur dimension universelle.
Savoir Plus
Marguerite Yourcenar. Le bris des routines Michèle Goslar Vuitton-La Quinzaine littéraire 340 pp., env. 26 €
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