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Dérives
La palette d’un romancier
Monique Verdussen
Mis en ligne le 08/06/2009
En dépit de la mise en garde qu’il adresse à son lecteur avec la rouerie espiègle qui participe à sa personnalité, il est évident que l’on reconnaît, dans le dernier roman d’Hubert Nyssen, des personnages du précédent. On ne sait trop comment ceux qui n’ont pas lu "Les déchirements" se retrouveront dans "L’Helpe mineure". On sait, en revanche que, pour avoir vibré aux "Déchirements", on découvre "L’Helpe mineure" sous un angle particulier. En reprenant à son compte des personnages et des lieux d’une histoire connue mais en leur offrant une nouvelle destinée, l’écrivain élargit son imaginaire et en découvre les variations. C’est un peu comme si, las d’avoir à justifier la part de réel que contient tout roman avec plus ou moins d’authenticité, il plaidait pour la fiction en marquant la diversité de la créativité. À partir d’une réalité inscrite à sa mémoire, l’écrivain a le privilège de pouvoir jouer d’une palette de variations multiples. À lui de tirer les ficelles et de brouiller des pistes trop évidentes. C’est son métier et son talent.
Balisant volontiers ses livres d’événements, de lectures ou de lieux qui ont marqué sa vie ou, au moins et parfois jusqu’à l’obsession, son inspiration, Hubert Nyssen s’octroie cette fois de les réinventer dans une autre lecture. Avec "L’Helpe mineure", il arrache volontairement ses personnages au sort que leur avait assigné un premier récit et les fait émerger dans un destin inédit, témoignant, par ce biais, des latitudes de la fiction et des dérives de l’imaginaire. Ainsi, tout en parlant de lui, parle-t-il de l’écriture qui est une autre manière d’être lui, rendant dans son exergue hommage à George Sand écrivant à Flaubert : "Tu es riche et tu cries comme un pauvre". Ce faisant, il aborde les questions qui, partout et de tous temps, confrontent la vie et l’écriture, la mémoire et l’imagination, les relations d’un auteur et de ses personnages.
Julie Devos, assassinée d’horrible façon dans "Les déchirements", resurgit donc ici de façon inattendue. On la retrouve bel et bien vivante à l’Helpe mineure, une vieille bâtisse du nom de la rivière qui la jouxte. Elle a désormais la soixantaine, vient de perdre celui qui fut son compagnon durant d’heureuses années après avoir été l’initiateur d’un plaisir charnel ralliant l’auteur en des pages d’un érotisme gaillard. Chaque chapitre, à partir de là, s’inscrit au livre sous le nom et le regard d’êtres qui ont joué un rôle dans la vie de Julie et la révèlent selon la perception qu’ils en ont. En subtil connaisseur de la nature humaine et au fil d’une écriture comme toujours très raffinée, l’écrivain joue ainsi de la subjectivité et des perceptions de chacun à partir d’une même réalité.
Dans ce roman où l’on se prend aussi le plaisir d’être baladé à Paris ou Bruxelles, l’histoire apparaît toutefois plus évanescente que le projet qui la sous-tend. Egarant parfois le lecteur dans des fils qui s’entortillent, Hubert Nyssen s’offre le luxe d’un épilogue qui renvoie la balle en un mouvement de boomerang. En une entourloupette ultime, il convient qu’à la croisée de chemins possibles, l’écrivain n’en choisit finalement qu’un seul. Ou y revient inévitablement. Celui que, sans doute, lui dicte son intuition première. Celui qui témoigne au mieux des hantises et des questions qui l’agitent. Le plus intense parce que le plus intimement lié à lui. Le plus juste donc. Le meilleur sans doute.
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