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Thriller

Art de brutes

Guy Duplat

Mis en ligne le 08/06/2009

En pleine Biennale de Venise, un thriller à Guantanamo sur fond d'art contemporain. Par Harry Bellet, le critique d'art du "Monde".

Harry Bellet avoue mener une vie de rêve : "Voilà quinze ans que j’explique à ma femme que je mène une double vie avec mes copains de l’art contemporain comme Delvoye ou Fabre. Je ne peux m’empêcher de trouver cette vie rigolote". Journaliste, spécialiste de l’art contemporain au "Monde", il n’a pas l’air compassé que sa fonction aurait pu lui donner. Il aime visiblement cet art qui l’amuse et le passionne toujours autant. Il apprécie ces artistes, sans trop les prendre au sérieux mais en se plongeant dans leurs créations.

"Dans ce milieu tout est possible", nous dit-il lors de son passage à Bruxelles , "et j’essaie de ne pas porter de jugement de valeur. Je me demande d’ailleurs avec délices ce que cette crise amènera comme nouveaux artistes et nouvelles idées." Il se veut davantage journaliste que critique. "Fréquenter ces artistes contemporains m’aide à vieillir un peu moins vite, à ne pas arriver encore au stade où je dirais : c’est n’importe quoi. Je refuse toujours ce type de jugement lapidaire et je préfère, si je suis interloqué, me demander ce que l’artiste a voulu dire. La seule définition que je garde de l’art me vient de mon professeur de philosophie quand j’étais adolescent, qui disait : l’art est ce qui donne des mondes à penser ". Il raconte, par exemple, qu’à Moscou, après une Biennale d’art contemporain, il a pu expliquer à la correspondante du "Monde" en Russie ce que ce pays devenait. L’art contemporain dit des choses sur ce qui se passe dans un pays, mieux que des enquêtes scientifiques ou journalistiques !

Harry Bellet ne publie cependant pas de livre sur l’art. Il avait juste écrit en 2001 un ouvrage prémonitoire ("j’avais eu raison trop tôt !", dit-il aujourd’hui ): "Le marché de l’art s’écroule demain à 18h30" (Nil). Son éditeur le poussa à écrire des thrillers sur base des 1001 histoires incroyables qui se passent dans le monde de l’art contemporain : un marchand qui part avec 80 millions de tableaux, un homme assassiné à Moscou, etc. Dans son nouveau roman, avec Sam Adams, son flic "héros", on ne retrouve l’art actuel que comme décor : avec des nouveaux riches Russes férus d’art, avec Adhémar Thibodeaux, le maire de New York, mafieux et criminel, qui se passionne pour l’art et ouvre une fondation où on voit une œuvre chinoise avec un tigre vivant, avec les spéculations financières - bien réelles - autour de l’œuvre de Catellan sur Jean-Paul II frappé par une météorite, une œuvre dont la valeur est passée en quelques mois de 80000 à 3 millions de dollars. "L’art invendable est toujours celui qui finit par valoir le plus cher", lit-on.

Mais l’essentiel du livre se passe bien ailleurs, à Guantanamo, dans la prison américaine antiterroriste délibérément hors la loi ("j’ai été profondément indigné de ce lieu de non-droit") où Sam Adams a été envoyé à tort, grâce à un deal entre le maire de New York et un ayatollah de Téhéran, aussi mafieux que lui. L’Américain voulait ainsi se débarrasser d’un homme enquêtant sur ses turpitudes.

Dans le roman, on est plongé dans Guantanamo et ses tortures inhumaines ou curieuses comme ces femmes soldats qui se déshabillent devant des musulmans rigoristes. "Rien n’est inventé", commente Harry Bellet, "tout se trouve sur Internet, dans des documents officiels, et même dans les publicités des firmes qui fournissent le camp de Guantanamo et parlent fièrement de leurs chaises de contention des prisonniers". Jamais personne ne s’est enfui de Guantanamo. Harry Bellet a longtemps cherché une porte de sortie pour son héros avant de trouver une faille étonnante, à découvrir dans ce livre mené à train d’enfer entre la Corse, New York, Cuba, Moscou et Paris, face autant aux autorités américaines qu’à un tueur fou venu de Moscou.

Un thriller sans trop de prétention où on pressent déjà que Sam Adams connaîtra de nouvelles aventures. Le tueur rôde toujours.

Savoir Plus

Passage du vent Harry Bellet Robert Laffont 293 pp., env. 20 €

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