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Biographie
Edgar Morin, l’intellectuel yé-yé
Éric de Bellefroid
Mis en ligne le 08/06/2009
Il a toujours des yeux rieurs, qui ont lancé pourtant sur son siècle des flammes de toutes les couleurs. Mais Edgar Morin est-il sociologue, anthropologue ou philosophe ? Il est un peu tout cela à la fois sans doute, tant la sociologie, à ses débuts, était encore peu balisée. À l’orée des années 1950, malgré Émile Durkheim, Marcel Mauss ou Max Weber bien avant cela, il n’existait pas en France d’authentique licence de sociologie et celle-ci, de toute façon, "ne ressemblait plus à grand-chose".
Vint au monde cependant dès 1946 le Centre d’études sociologiques (CES), fondé par Georges Gurvitch, dans l’idée de créer une VIe section de l’École pratique des hautes études, entièrement dévolue aux sciences sociales. "La discipline de l’époque est, grosso modo, une acclimatation de la sociologie d’enquête conçue par l’école de Francfort et des emprunts importants à l’Américain Paul Lazarsfeld", explique Emmanuel Lemieux, auteur d’un portrait biographique qui retrace en couleur l’impétueuse aventure d’un homme toujours inattendu. Et toujours bien vivant, à près de 88 ans.
Edgar est né Nahum - qui sera plus tard retranscrit "Nahoum" à l’état civil - le 8 juillet 1921. Enfant unique de Vidal et Luna, cette mère qui mourra dès sa dixième année, il est le fils d’une pulsion migratrice. Membre en effet d’une famille de juifs séfarades provenant au début du XXe siècle de Salonique, la "Jérusalem des Balkans" (ou la "ville métèque de l’Empire turc"), alors qu’elle avait habité l’Aragon depuis plusieurs siècles, avant le fameux décret d’expulsion des rois catholiques en 1492. Installée désormais à Paris, elle se précipitera à Toulouse en mai 1940.
Dans la ville rose, Edgar Nahoum rencontre sa future femme, Violette, étudiante en philosophie de 23 ans, élève assidue de Vladimir Jankélévitch, qui vient d’être frappé par Vichy d’interdiction professionnelle. Ébranlé certes par cette éviction, il épouse un temps toutefois le quiétisme pacifiste de Simone Weil, la philosophe proche d’Alain, normalienne puis ouvrière chez Renault avant de devenir brigadiste au temps de la guerre d’Espagne. Edgar démentira avoir jamais été un "juif honteux".
Emmanuel Lemieux résume ainsi le parcours de son héros à partir de ces années-là. "Les rebondissements se poursuivent avec l’exode et le chaos - d’où naît son engagement dans la Résistance -, sa stalinisation et sa rupture ultérieure avec le Parti communiste, son engagement singulier dans la guerre d’Algérie, les débuts de la sociologie, son goût pour le cinéma et les idées, sa remise en question totale à partir des années 1960 et dans la Californie du "nouvel âge", ses engagements pour l’écologie et la transmission des savoirs. Il a traversé le XXe siècle sans rien rater."
C’est Georges Friedmann, l’un de ses maîtres, qui a cessé depuis longtemps de lire la société en termes de conflits de classes pour mieux observer l’hyper-division du travail, qui convie Edgar Morin, licencié en droit et en histoire, à solliciter une place de chercheur au CNRS (Centre national de la recherche scientifique). Son stalinisme, alors, est en hibernation; même s’il n’a pas encore consenti à rompre avec le Parti - dont il sera exclu en 1951. Les procès Rajk et Slansky, en Tchécoslovaquie, achèvent d’écœurer le camarade Morin. Lequel est alors très proche de Marguerite Duras, son mari Robert Antelme et son compagnon Dionys Mascolo. Tous convaincus de sympathies titistes.
Ces années-là, tandis que Jdanov reconfigure le Bien et le Mal et que les biologistes en désaccord avec Lyssenko disparaissent dans les goulags, un certain Claude Shannon (1916-2001), mathématicien et décrypteur de codes secrets pendant la guerre, fomente une petite révolution en Amérique avec la théorie de l’information. Morin, dès l’instant, choisit son camp.
Publiant déjà des articles dans des journaux ("France Observateur") et des revues (les "Cahiers internationaux de sociologie" de Gurvitch et "Communications", avec G. Friedmann), il pond bientôt "L’homme et la mort", son premier titre culte, un coup de maître, avant "Le Vif du sujet", en 1969, et sa célèbre "Autocritique". En 1970 débutent alors ses années biologiques et cybernétiques. Avec un autre livre important, en 1973, "Le Paradigme perdu : la nature humaine". Il y fait partager l’idée que l’homo est à la fois sapiens et demens.
Jusque-là, la sociologie au CNRS s’est un peu réduite à un affrontement entre Georges Gurvitch, qui retient de l’école de Chicago une discipline libérée de toute instrumentalisation, et Jean Stoetzel, qui ne jure que par Gallup, la théorie des sondages et le modèle quantitativiste américain. Celui-ci préfigurant le rôle croissant de l’analyse statistique.
Cependant, avec les années soixante éclate une nouvelle génération d’auteurs, tels que Michel Crozier, Alain Touraine, Pierre Bourdieu ou Raymond Boudon, et autant de nouveaux paradigmes. Tandis que paraît "L’Esprit du temps" sur la culture de masse, essai proche des "Mythologies" de son vieil ami Roland Barthes, Edgar Morin est torpillé par le jeune Bourdieu, co-auteur des "Héritiers" avec Jean-Claude Passeron, et qui restera son plus véhément adversaire jusqu’à sa mort en 2002.
Bourdieu traite les mass-médiologues à la Morin de charlatans de la sociologie. "Par l’efficace terrorisme de leur nom", se récrie-t-il, "les moyens de communication de masse condamnent sans appel les individus massifiés à la réception massive, passive, docile et crédule". Edgar répondra, non sans fierté : "Les bourdes dieu merci passeront".
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