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Nomades

La force d’une écriture poétique

Jacques Hermans

Mis en ligne le 29/06/2009

Un livre sensible et fougueux qui tire sa force de son écriture poétique, tout l’art de ce roman est là. Le récit est fortement teinté d’autobiographie. Henk Van Woerden se place délibérément dans le camp des opprimés. Cette position prend toute sa force quand elle échappe aux bons sentiments et se révèle aussi prémonitoire, montrant une société bientôt happée par le désir de destruction. Presque toujours, les personnages de Van Woerden (mort subitement en 2005) ont un don pour le malheur. Mais pas un malheur qui déplace et agite les sommités du savoir ou de la foi. Non, l’écrivain néerlandais, qui fut aussi peintre à ses heures, a choisi un autre registre, celui du lapis-lazuli, le bleu azur méditerranéen, céruléen d’outremer. Henk Van Woerden met en musique la beauté mélancolique de la vie, la disgrâce, celle qui dépend peu des conditions de fortune, de santé, de succès. Les amours impossibles aussi bien qu’interdites font le charme de ces pages d’un auteur qui excelle à évoquer les multiples facettes de la vie au quotidien. Un écrivain passionné par l’imagerie médiévale, qui a passé une partie de son enfance en Afrique du Sud. Couleurs, odeurs, sons, paysages, beauté des corps, sensations tactiles, rien de qui est humain n’est étranger à Joakim, jeune homme qui raconte sa vie et celle d’Aysel, sa demi-sœur exilée en Allemagne puis du destin d’Ozlem, la fille de celle-ci. Le récit se déroule de 1950 à l’an 2000 : le musicien et la jeune femme se rencontreront plusieurs fois et le lecteur a bien l’impression que l’instant sentimental, nourricier, est continuellement entravé par une relativité générale, par le caractère indécidable des événements et de leur signification. Comme souvent dans la vie sentimentale, les signes se croisent et s’échangent, contribuant ici à l’étrange équilibre d’un livre de poète. Dans "Outremer", Van Woerden joue essentiellement sur la métaphore et sur l’ellipse. Sa beauté sombre et son tranchant restent intacts. Dissident dans l’âme comme en littérature, Henk Van Woerden évoque brillamment le destin singulier de ses personnages atypiques. Il y a quelque chose d’irréductible en Joakim. Pour un être libre, il n’y a pas de mauvaises pensées ni de mauvaises actions. Certaines pages charrient une violence comprimée. Une espèce d’empreinte sadienne court au travers des pages, mais aussi des images énigmatiques issues du monde des alchimistes, les pensées enfouies de son arrière-pays mental. Le récit n’a rien à voir avec ceux publiés par cet autre voyageur hollandais de l’écriture qu’est Cees Nooteboom dont le but a toujours été (ou presque) de "danser autour du monde" entre exil, histoire et nostalgie. Chez Van Woerden, au contraire, le verbe cingle, les mots sont fouettés, le nihilisme infecte la sphère privée, l’illusion de croire que l’on peut préserver une morale quand le monde autour avive la débâcle et saborde les valeurs. Les personnages du roman, le musicien et la jeune fille, se rencontreront plusieurs fois et si la tentation mystique est abordée, elle est vite rejetée, ne laissant que la mélancolie et la musique qui forment le terreau du récit. Ce qui prime, c’est l’insolite, la fantaisie, la singularité des histoires, la culpabilité écrasante, les tourments métaphysiques. Le lecteur découvre un désenchantement ontologique et imagine ce qui pourrait être la nostalgie du possible dans ce roman atrocement poignant où le romancier explore l’impossibilité d’entente et de communion pour deux êtres en proie à leur passé. Outremer Henk Van Woerden traduit du néerlandais par Annie Kroon Actes Sud 343 pp., env. 23 €

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