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Etude

Les origines animales de nos pratiques sexuelles

Guy Duplat

Mis en ligne le 11/08/2009

"Le Sexe, l'Homme & l'Evolution" étudie la sexualité humaine en cherchant ses origines historiques et animales. Une étude rarement faite.

Dans la société actuelle, le sexe est devenu omniprésent et obsessionnel. Mais curieusement, peu d’études portent sur l’origine du désir humain. En ce sens, le livre que viennent de publier, chez Odile Jacob, Pascal Picq, anthropologue et professeur au Collège de France, et Philippe Brenot, psychiatre et thérapeute du couple, est passionnant. "Le Sexe, l’Homme & l’Evolution" cherche les sources de l’amour, de pratiques sexuelles, de l’attachement et du couple. Il les prend chez les animaux et, en particulier les singes, mais les cherche aussi dans ce qu’on sait des ancêtres de l’homme.

Chez les animaux, tous les sentiments et toutes les pratiques existent. Les oiseaux, par exemple, sont souvent monogames alors que 4 % seulement des mammifères et 17 % des singes le sont. Ce sont, bien entendu, les grands singes, nos proches cousins, qui nous fascinent. Ils ont toujours eu une réputation libidineuse. Georges Brassens chantait l’appétit du gorille et le nom scientifique du chimpanzé est Pan satyrus.

Pourtant, les singes sont méconnus dans la littérature scientifique francophone, expliquent les auteurs, les spécialistes en sciences humaines répugnant à relier le comportement humain à celui des grands singes. Pour eux, il y a une césure radicale, apportée par le langage, alors que les Anglo-Saxons, dans la foulée de Darwin, font le pont. Beaucoup de nos comportements amoureux sont semblables à ceux des grands singes et indiquent que nous les avons tous deux hérités d’un même ancêtre commun. Nous pouvons mieux les comprendre en en cherchant l’origine animale et en déterminant ce qui ferait le propre de l’homme.

On rencontre de tout chez les singes : des solitaires, des monogames, des harems polygynes (plusieurs femelles pour un mâle) et polyandres (plusieurs mâles pour une femelle) et des communautés multifemelles et multimâles. Les harems polygynes ont souvent enflammé l’imagination des hommes, mais les auteurs montrent que la vie du mâle dominant n’est pas drôle. Il doit sans cesse surveiller son harem, faire ses petites affaires très vite et il attrape stress et ulcères. Un primatologue a pu observer les comportements de certaines femelles du harem pour tromper leur mâle. Une d’entre elles jouait ainsi avec une balle en l’envoyant très haut, tout en s’écartant peu à peu jusqu’à disparaître derrière un rocher. Le mâle protecteur croit qu’elle joue encore à voir la balle qu’elle lance toujours, alors que le primatologue observe qu’elle est discrètement entreprise par un autre mâle. L’exemple, intéressant, montre aussi le désir des femelles, alors que celui-ci, comme d’ailleurs le désir féminin, a longtemps été occulté par des études marquées par le machisme. A cet égard, ce livre remet bien les pendules à l’heure. L’exemple montre aussi que chez les singes également, la sexualité se passe largement dans la tête où des stratégies s’élaborent et où on anticipe le désir de l’autre. On est loin d’une sexualité purement instinctive des singes.

Les auteurs nuancent aussi la sexualité tant vantée des bonobos qui s’accouplent tout le temps, avec tout le monde. En fait, le sexe n’est là que pour calmer leur stress. Lors du bombardement de Berlin en 1944, les bonobos du zoo sont morts de peur, d’un arrêt cardiaque. Par contre, les orangs-outans seraient des exemples de sexualité épanouie et variée (ils font tout ce que les hommes font), et ont des coïts longs et apparemment agréables. Tout cela, à dix mètres du sol, dans les branches des arbres.

En étudiant les singes, on peut inférer que l’homme est légèrement polygame. En effet, un mâle qui dirige un harem doit être plus grand car il doit vaincre les autres mâles. On parle alors de dimorphisme sexuel qui peut amener, chez les gorilles ou les éléphants de mer, à ce que le mâle soit deux fois plus grand que les femelles. Dans les espèces monogames, les tailles des mâles et des femelles sont identiques. Chez l’homme, la taille du mâle est légèrement plus grande, signe d’une légère polygamie. L’homme n’a pas non plus une sexualité débridée comme les bonobos car dans ce cas, il aurait de gros testicules, ce qu’il n’a pas.

Après ces considérations dont nous n’avons donné ici qu’un mince aperçu, les auteurs tentent d’étudier la sexualité de nos ancêtres, depuis Toumaî, Orrorin et Lucy, jusqu’aux premiers du genre Homo. Un exercice périlleux car il faut reconstruire des comportements sociaux au départ de quelques os retrouvés dans l’Est africain. L’absence de grandes canines prouve ainsi qu’il n’y avait pas de mâles dirigeants des harems, etc. Mais la recherche est loin d’être achevée. On n’a ainsi pas cherché la présence éventuelle d’os péniens ou clitoridiens que tous les singes ont, mais pas les hommes. Quand l’homme a-t-il abandonné cette prothèse ? On n’en sait rien.

Les auteurs en arrivent alors à l’homme et tentent de cerner ce qui ferait sa spécificité en matière de sexualité, en prenant aussi en compte les apports de Darwin, Freud et Foucault.

L’interdit de l’inceste est commun à d’innombrables espèces animales. Mais pour les auteurs, "les prétendus dangers liés à la consanguinité" cachent la volonté de domination du père sur toutes les femelles du groupe afin de mieux les utiliser ensuite comme monnaie d’échange. La sexualité en face à face n’est pas non plus l’apanage de l’homme car les bonobos et les orangs-outans la pratiquent aussi. Même si c’est le basculement de l’homme vers la bipédie qui a entraîné la prévalence de cette pratique.

Les caractéristiques des femmes par rapport aux femelles sont "le corps en forme de violoncelle, le camouflage de l’ovulation et la réceptivité sexuelle quasi permanente". Mais le temps de portée est étonnamment proche entre les hommes et les grands singes (tous autour de neuf mois).

Par contre, las tabous sexuels restent l’apanage des hommes car ils passent par le langage, même s’il existe bien sûr des restrictions sexuelles chez d’autres espèces. Ces tabous continuent, font-ils remarquer, quand une femme ne peut pas avouer qu’elle ne pourra pas aimer l’enfant qu’elle a porté. Les humains sont aussi les seuls qui se cachent pour faire l’amour. "Les pratiques sexuelles, urinaire et fécale sont frappées de secret et d’intimité dans toutes les cultures humaines". Même si les singes se cachent quand ils trompent sexuellement leur partenaire.

L’homosexualité aussi est apparemment une exclusivité humaine même si les singes peuvent en mimer des comportements. La prostitution, l’inceste malgré l’interdit, et le viol aussi sont humains. Par contre, ce qu’on a longtemps appelé les "perversions sexuelles" ou les différentes pratiques érotiques des préliminaires sont partagées par les singes et par d’autres espèces. Si généralement, la durée du coït est très brève chez les singes et plus longue chez les hommes, cette règle a des exceptions. L’orgasme féminin se retrouve aussi chez les femelles singes et chez d’autres espèces. La poitrine féminine que Desmond Morris dans "Le singe nu" assimilait à des "fesses par-devant", rappelant aux mâles l’attrait passé pour l’arrière-train, est spécifique aux humains et est devenue un des principaux signaux d’excitation sexuelle.

L’érection masculine aussi est un propre de l’homme par la longueur du pénis en érection : il n’est que de 3,2 cm chez les gorilles, 3,8 cm chez l’orang-outan pour plus de 13 cm chez l’homme. Il semble que cette longueur a suivi l’approfondissement du vagin à la suite de l’invention de la bipédie. Enfin, le couple et la fidélité conjugale se retrouvent dans de nombreuses espèces animales.

Les auteurs plaident pour l’étude de la "nature du sexe" et de "la culture du sexe" entre autres pour prendre en compte un héritage évolutif et mieux déjouer des idéologies qui ont toujours tenté de brimer la sexualité et le désir au nom, souvent, des intérêts les plus machistes.

"Le Sexe, l’Homme & l’Evolution", par Pascal Picq et Philippe Brenot, chez Odile Jacob, 318 pp., env. : 21 euros

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