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Roman littéraire

Proust et Joyce, le dialogue retrouvé

Guy Duplat

Mis en ligne le 05/01/2010

Patrick Roegiers revient, avec son imagination langagière débridée.

Marcel Proust a vraiment rencontré James Joyce, au Ritz, à Paris, le 18 mai 1922, un hôtel qui était devenu son lieu de vie et dont il connaissait tout le personnel qui lui racontait les secrets d’alcôve pour alimenter "La recherche du temps perdu".

Rencontre mythique ? Sur le papier certes, entre le dernier grand écrivain du XIXe (Proust est né en 1871 et est mort en 1922, six mois après sa rencontre avec Joyce), et l’Irlandais (1882-1941) qui annonce toute la littérature du XXe siècle ! C’est le choc des géants. Hélas, la réalité semble avoir été plus prosaïque. Joyce a raconté avec humour cette rencontre : "Notre conversation s’est résumée au mot ‘non’. Proust m’a demandé si je connaissais le duc d’Untel. J’ai répondu ‘non’. Notre hôtesse a demandé à Proust s’il avait lu telle ou telle partie de ‘Ulysse’. Proust a répondu ‘non’. Et ainsi de suite".

Mais un romancier peut recréer la rencontre avec la magie des mots. Et Patrick Roegiers s’en est emparé avec jouissance pour écrire un roman ébouriffant d’érudition et de création langagière. Avec lui, les écrivains ont passé la nuit à rire ensemble, à se tutoyer et à expliquer leurs marottes respectives, leurs peurs et leurs désirs. Cela nous vaut un feu d’artifice d’images et d’anecdotes, parfois triviales, sur Proust et Joyce dont on ne sait si elles appartiennent toutes à la vérité ou si elles sortent du cerveau de Roegiers.

Avec Roegiers, la rencontre fait d’abord du bruit au sens propre. Il accumule les onomatopées (brr, brr, drrrring, drrring, clap, clap) pour un Proust qui ne supportait pas les bruits, mais heureusement, il avait Céleste (Albaret), sa fidèle servante, qui "accourait au moindre tintement en ouatant son pas". Joyce était très superstitieux et s’effrayait des rats. Il s’était même évanoui quand Nora, sa fougueuse compagne, avait annoncé qu’elle avait trouvé un logement où "on n’aurait pas pu y loger un rat". Proust aussi les avait en horreur mais cela ne l’empêchait pas d’appeler ses amants "mon rat". Proust enfilait huit manteaux successifs ("malgré cela, il grelottait de froid") et Joyce ne pesait que 51 kilos. Si Proust a cité 250 tableaux dans "La recherche", Joyce disait : "J’aime les tableaux, mais les clous au mur me suffisent".

" La nuit du monde" fourmille de ces détails. Roegiers y ajoute sa passion immodérée des listes et des mots. Jusqu’au vertige. Quittant pour ce roman, son amour retrouvé pour la Belgique, Patrick Roegiers s’en donne à cœur joie. Et ceux que fascinent le jeu du dictionnaire, l’exotisme des mots et l’orgasme de l’oreille, seront comblés.

Ce face-à-face langagier est aussi l’occasion pour Roegiers de proclamer son admiration pour ces géants. "Joyce n’écrivait pour personne, Proust n’écrivait que pour lui. Chacun tenait son œuvre pour la plus fascinante jamais écrite et estimait qu’il ne restait rien à dire après lui. Proust allait à la ligne pour l’étirer à l’infini, Joyce vocabulait à perte de phrases pour l’anéantir. Chacun visait à s’établir hors de portée de ses outrages".

Avec Roegiers, les deux écrivains se quittèrent en se complimentant : "Tu es un volcan, Jimmy. Et toi, un océan, Marcel."

Six mois plus tard, Proust était enterré au Père Lachaise et Roegiers imagine que dans la foule, tous les grands écrivains, depuis Virgile, sont là pour pleurer la mort du plus grand d’entre eux. Avec Joyce bien entendu. Un roman qui est un hommage jouissif à la force immortelle de la littérature et des mots.

Savoir Plus

La nuit du monde Patrick Roegiers Seuil, 174 pp. env. : 18 euros, en vente à partir du 7 janvier

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