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Mémoire
Fragments d’origines
Camille Perotti
Mis en ligne le 05/01/2010
Le siège de Sarajevo (5 avril 1992-29 février 1996) est le plus long de l’Europe moderne, trois-cent vingt-neuf impacts d’obus par jour en moyenne, trois mille sept cents soixante-dix-sept pour le seul 22 juillet 1993. Étonnamment, peu de gens s’en souviennent encore." Ces quelques lignes représentent la manière la plus directe selon laquelle Jakuta Alikavazovic aborde la guerre des années 1990 en Bosnie-Herzégovine dans "Le Londres-Louxor". Seulement ces mots et pourtant, la mémoire du conflit des Balkans plane comme un secret non élucidé sur les personnages. Le parcours d’Esme, le personnage principal, ressemble à celui de son auteure née en 1979 à Paris d’une mère bosniaque et d’un père monténégrin. Toutes deux originaires des mêmes terres, la guerre les a seulement effleurées de loin, et pour toutes les deux, la littérature est un exutoire. Mais Esme n’écrit pas réellement, elle incarne l’image, la face visible d’un auteur de cinquante ans aux yeux des médias et des lecteurs.
En poussant la porte du Londres-Louxor, ancien cinéma, Esme recherchait sa sœur aînée, Ariana, disparue sans explications, et ne s’attendait pas à rencontrer la diaspora bosniaque de Paris et, avec eux, son pays d’origine. Dans ce lieu chargé de mystères en tous genres, les hommes et les femmes se retrouvent, parlent (un peu) et boivent (beaucoup) mais évoquent très rarement le conflit. C’est là que réside la subtilité de ce roman à l’écriture extatique et émouvante; sans jamais mentionner la guerre, les personnages à la poésie si développée qu’ils deviennent presque caricaturaux, n’évoquent leur passé qu’avec parcimonie. Il y a le Mime, homme alcoolique qui travaillait au haut-commissariat des réfugiés, il y a le Vice-président qui n’a pas combattu puisqu’il n’aurait que 24 ans mais qui semble en savoir plus que tout le monde, il y a aussi Anton, le journaliste qui l’avait violemment critiqué mais est tombé amoureux de sa silhouette diaphane et son allure hallucinée causée par ses cheveux d’un blond presque blanc. Il se dégage une grande fraîcheur de ce roman à clefs, pourtant, la normalienne Jakuta Alikavazovic n’en est pas à son coup d’essai; après la parution du recueil de nouvelles "Histoires contre nature" (l’Olivier), elle a reçu le prix Goncourt 2008 du premier roman pour "Corps volatils" (qui paraîtra en "Points" en 2010).
De cette errance presque initiatique soulevant de nombreuses questions sans réponses, la quête des origines serpente autour des personnages qui, comme autant de portraits allusifs, portent en eux les bribes d’un passé commun. Où, tel un puzzle, l’histoire se reconstitue au rythme des volutes de fumée s’évanouissant dans les airs du Londres-Louxor.
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