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Décès

Tibet: "Pluie ou beau temps, je dessine tout le temps "

Francis Matthys

Mis en ligne le 04/01/2010

Un artiste qui aura diverti ses lecteurs jusqu’à son dernier jour. Qu’il en soit remercié.

Pour avoir diverti ses innombrables lecteurs depuis un bon demi-siècle par des aventures d’humour pur (les "Chick Bill") ou des enquêtes policières (les "Ric Hochet" scénarisés par son infatigable et toujours souriant coéquipier André-Paul Duchâteau : "lui et moi sommes frères", disait-il), Tibet a droit autant à notre admiration pour sa prodigieuse fécondité (plus de cent cinquante albums) qu’à notre gratitude. Merci, Tibet, merci, pour les bons moments que vos livres sans prétention auront procuré à tant et tant d’entre nous. Cet homme - qui avait l’air d’un éternel jeune homme - reconnaissait qu’un rien le faisait rire. Ce qui ne veut pas dire que tout le faisait rire. Il raffolait des bonnes blagues : étant natif de Marseille, n’y était-il pas enclin plus que bien d’autres ? Pas donneur de leçons pour un sou : si des débutants lui demandaient conseil, Tibet leur en donnait, se gardant cependant d’imposer son style, lui-même se souvenant que certains jugements tranchants, fussent-ils muets, pouvaient déstabiliser un néophyte. Ses albums à l’humour bon enfant (les "Chick Bill", dont le 70e sortira dans une douzaine de jours), Tibet les dessinait en s’amusant comme un fou, ainsi qu’il nous l’avouait, un jour, dans l’atelier- grenier de sa villa d’Uccle.

Mais derrière l’apparente simplicité se cachait un travail énorme pour aboutir à la mimique la plus expressive. Tibet aimait dessiner les "Chick Bill" autant que les "Ric Hochet" (dont il s’est vendu plus de dix millions d’albums). "Je ne fais que ça : dessiner. En été, en hiver, vacances ou pas; tous les jours à ma table, avec la même joie qu’il y a vingt, trente ou quarante ans. Qu’il pleuve ou qu’il fasse beau, peu importe ! C’est mon bonheur de vivre. Ma chance. Tout simplement, je ne suis heureux qu’en dessinant", reconnaissait ce formidable caricaturiste qui déplorait que, de nos jours, les enfants semblaient avoir perdu leur candeur : "À cause de la télévision, peut-être. Pour eux, elle ne devrait marcher que le week-end. Autrefois, ils n’allaient au cinéma que le dimanche. C’était une fête, c’était magique. Comme une récompense."

Pourtant, il existait un autre Tibet, qui ne se dévoila qu’au début de 2007 lorsqu’il publia un bouleversant petit recueil de souvenirs. "Qui fait peur à Maman ?" révélait ce qu’aucun des lecteurs (et peut-être même des confrères) de cet humoriste non grinçant n’eût pu imaginer. S’il vint en Belgique tout enfant, pour y vivre dans une petite ville du sud du Hainaut, c’était en compagnie de ses deux frères, de sa sœur, et de leur mère. Celle-ci, bien qu’étant la gentillesse même pour eux, souffrait d’une maladie qu’aujourd’hui l’on rattacherait aux troubles obsessionnels compulsifs. Pour trois fois rien, une peur indomptable, hallucinante, s’emparait de cette jeune femme : "Quand un objet lui faisait peur, elle se mettait à hurler, nous empêchant de nous en approcher et de le toucher." Un récit d’un cœur grand comme ça, qui - dans l’œuvre de Tibet - brille d’un éclat d’étoile noire.

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