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Essai littéraire
L’exil, regarder et ne pas voir
Guy Duplat
Mis en ligne le 26/01/2010
Né en 1932 à Trinidad et Tobago dans les Caraïbes, V.S. Naipaul est un des plus grands écrivains de langue anglaise, prix Nobel en 2001. "Le regard de l’Inde" publié aujourd’hui est un chapitre d’un livre plus gros appelé "A writer’s people : ways of looking and feeling", une suite d’essais sur la littérature et son rapport aux racines et aux déracinement. Le chapitre choisi s’intitule en anglais : "Looking and not seeing : the indian way", regarder et ne pas voir ! Curieux livre, agencé comme un rubik’s cube, comme une suite d’histoires qu’on assemble à sa guise dans sa tête pour en tirer des réflexions sur l’exil et l’image impossible du pays d’origine. Un livre déroutant mais qui laisse une forte empreinte, d’autant qu’il parle d’un sentiment que ressentent désormais tant de gens dans notre monde mondialisé.
Les parents de Naipaul étaient des immigrants venus d’Uttar Pradesh pour travailler sur les îles américaines. "Je connais mon père et ma mère. Mais je ne peux aller au-delà", écrit-il d’emblée. "Mon ascendance est brouillée". Comme l’est celle de tous ces immigrés qui rêvent dès lors d’une Inde mythique. Naipaul a beau chercher, les personnes âgées qui auraient pu connaître l’Inde sont mortes ou, "devenues de vrais colons, elles tombèrent dans les travers de l’imagination coloniale en se fabriquant des ancêtres et un passé, rachetant ainsi ce que nous éprouvions maintenant comme notre inexistence".
Lui-même ne retourna en Inde qu’en 1962, à 30 ans. Il raconte aussi, dans une anecdote savoureuse, le premier retour de sa mère, déjà très âgée. Elle imaginait l’Inde des princes et fut accueillie avec une gentillesse extrême. Mais lorsque son hôtesse indienne, lui offrant le thé, et, par courtoisie, plongea d’abord son doigt sale dans la tasse pour tourner et refroidir, "le pays du mythe, celui d’une perfection qui avait paru autrefois évanouie et inaccessible, l’avait laissée sans mots".
Entre-temps, Naipaul nous aura donné aussi la version de l’Inde d’un petit matelassier réfugié à Trinidad. Puis celle d’un écrivain indien vivant au Surinam, qui écrivit ses souvenirs, sous un titre pompeux ("La lumière de la vie"). Naipaul, analysant ce livre, montre que Rahman Khan n’avait rien vu, rien ressenti. Il lui manquait, écrit-il, "le sentiment du monde physique autour de lui, le sens du passage du temps". Il fait monter ensuite en scène Gandhi lui-même, figure tutélaire de l’Inde. Mais à nouveau, il montre comment Gandhi, qui a quitté très tôt son pays pour l’Angleterre et puis l’Afrique du Sud, n’a rien vu de tous ces endroits. Et il s’est façonné une image personnelle de "petit homme émacié en dhoti avec un châle sur ses épaules nues" mais c’est une pure création, une fiction pour mener son combat. Il n’a rien vu à Londres mais rien non plus en Inde. Nehru, racontant le premier contact de Gandhi avec le Taj Mahal, dit que Gandhi a surtout pensé aux travaux forcés nécessaires pour sa construction !
L’exilé mythifie son pays et la réalité de celui-ci lui est désormais inaccessible. A moins que Naipaul ne veuille dire que seul un grand romancier comme lui peut réinventer une fiction aussi réelle que le réel.
Le regard de l’Inde V.S. Naipaul traduit de l’anglais (Inde) par François Rosso Grasset 105 pp., env. 9 €
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