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La bande dessinée comme passeur de mémoire
Olivier le Bussy
Mis en ligne le 28/01/2010
Le scénariste Luca de Santis et la dessinatrice Sara Colaone seront du nombre des auteurs présents à Angoulême. Le tandem italien y présentera son ouvrage "En Italie, il n’y a que de vrais hommes", récemment traduit en français. Ou l’histoire méconnue du confinement des homosexuels de la Botte sous le régime fasciste. Un livre qui remplit son devoir de mémoire, à travers un récit sensible, illustré avec finesse, qui effectue des allers et retours entre passé et présent.
Pourquoi avez-vous choisi d’aborder ce thème ?
Luca de Santi : La première fois que j’y ai été confronté, c’était en 2003, quand j’ai lu l’interview d’un ancien confiné. J’ai été très choqué de n’avoir jamais rien entendu de ce sujet auparavant. J’ai fait des recherches bibliographiques pour en savoir plus sur cette histoire, mais je n’ai rien trouvé, si ce n’est quelques articles dans des journaux de la communauté homosexuelle. Aussi ça m’a semblé intéressant de raconter cette histoire-là.
Sara Colaone : Nous avons beaucoup discuté de la manière de faire le livre, parce que c’était très important de rendre justice à ces gens en utilisant le ton juste. C’était non seulement une question de véracité, mais aussi de respect.
Pourquoi avez-vous choisi de traiter cette histoire en bichromie, dans ces tons jaunes et blancs ?
S. C. : Nous avons fait un voyage de repérage sur l’île de San Domino. Ce qui m’a frappé était la lumière du soleil : jaune, cruelle, suffocante. Cela évoquait bien, à nos yeux, la cruauté du confinement.
Ces personnes ont été arrêtées et exilées, sans être jamais accusées de quoi que ce soit…
L. d. S. : Oui, le régime fasciste niait qu’il y ait des homosexuels en Italie (d’où le titre du livre). Pourtant sur l’île de San Domino, il y a eu 300 confinés de 1938 à 1940. A la négation que constituait le confinement s’est ajoutée la négation de ce qui était arrivé par ceux qui l’avaient subi. Le seul moyen qu’ils ont eu de supporter ce qu’ils avaient vécu a été l’oubli.
Votre récit évoque les conditions pénibles du confinement, mais aussi des moments plus légers, presque insouciants…
L. d. S. : Ils ont vécu quelque de chose de très tragique, mais ils ont été capables de réagir à l’épreuve du confinement. Le fait d’organiser des fêtes, de continuer à vivre, illustre leur force de caractère.
Les confinés italiens n’ont-ils pas eu, malgré tout, un sort plus enviable que les homosexuels d’autres pays européens, pourchassés et exterminés par les nazis ?
L. d. S. : Quand ils sont retournés chez eux après le confinement, au début de la guerre, les confinés avaient deux ans de surveillance à domicile, donc leur peine continuait. S’ils n’ont pas été déportés, c’est parce que leur existence était niée.
La parution de votre ouvrage vous a-t-elle permis d’entrer en contact avec des témoins de cette époque ?
L. d. S. : Non. Il faut dire que nous avons commencé à travailler sur ce livre en 2003, plus de 50 ans après les faits. Les seuls qui ont eu des contacts avec les confinés sont les auteurs de la préface, qui ont rencontré des homosexuels siciliens qui avaient été confinés.
S. C. : Même ces journalistes ont pris des années pour établir une relation de confiance avec les anciens confinés pour les interviewer, et encore, sous le couvert de l’anonymat.
Où en est le travail de mémoire sur ce sujet en Italie ?
L. d. S. : Les homosexuels n’ont rien obtenu de l’Etat, ni excuse, ni dommages et intérêts pour ce qu’ils avaient subi, même quand l’Italie a commencé à indemniser les prisonniers politiques exilés, dans les années 70. C’est pourquoi la seule manière de les "indemniser" est de raconter leur histoire.
"En Italie, il n’y a que des vrais hommes", Luca de Santis et Sara Colaone, Dargaud, 176 pp. en bichromie, environ 15,50 euros.
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