La Libre.be > Culture > Livres > Article
Décès
Un jour maudit pour le poisson-banane
Guy Duplat
Mis en ligne le 29/01/2010
Si l’expression d’"écrivain culte" a encore un sens, c’est bien avec J. D. Salinger. Sa mort, ce jeudi, à 91 ans, a été pleurée dans des millions de maisons. Et si le lecteur permettra exceptionnellement une confidence d’un journaliste désireux pourtant d’éviter tout narcissisme, c’est un grand moment de toute ma jeunesse qui disparaît. Y a-t-il jamais eu un autre écrivain pour écrire des nouvelles avec ces titres fantastiques que sont "Un jour rêvé pour le poisson-banane" ou "Pour Esme, avec amour et abjection" ? Adolescent, on (je) les lisait et relisait, on (je) les passait à ses petites amies comme on refile un secret sur l’existence, car chez Salinger, il s’agit bien de cela : de la vie, de l’amour, des jeunes, de la difficulté à vivre, de la maladie mais aussi de la fantaisie, du déséquilibre, de la marginalité vivifiante, de la douce folie, du fantastique inscrit dans l’épaisseur du quotidien.
Salinger a peu écrit. Très peu. Mais "L’Attrape-cœurs", son si célèbre roman, a été vendu à 65 millions d’exemplaires et on dit qu’il s’en écoule encore aujourd’hui 250 000 chaque année, soit autant que le dernier Amélie Nothomb, mais cela, sans désemparer depuis la sortie du livre en 1951 !
La vie de reclus dans laquelle Salinger s’était enfermée depuis 50 ans, refusant toute photo, toute interview, toute publication, avait encore attisé sa légende.
Mais reprenons par le début. Jérome David Salinger est né le 1er janvier 1919 à New York d’un père juif et d’une mère catholique irlandaise. Son père importait de la viande et il se brouilla rapidement avec lui. Il était plutôt mauvais élève, qualifié par un de ses professeurs de "pire étudiant d’anglais dans l’histoire du collège". Après avoir échoué à ses examens dans différentes écoles, Salinger suivit des cours d’écriture à l’université de Columbia en 1939. Son professeur, éditeur de "Story magazine", devine son talent et publie sa première nouvelle, "The Young Folks", à propos de plusieurs jeunes adultes égoïstes et sans but.
Salinger est ensuite plongé dans la guerre et les combats de 1942 à 1945. Il en est revenu profondément marqué. On peut retrouver les traces de ces souvenirs dans "Pour Esmé, avec amour et abjection" où le narrateur est un soldat traumatisé. Après la guerre, il continua cependant à écrire des nouvelles dans "The New Yorker" qui publiera toutes les suivantes avec un succès constant comme " L’Oncle Wiggly du Connecticut " et "Un jour rêvé pour le poisson-banane".
C’est alors en 1951 qu’il publia "L’Attrappe-cœurs" ("The Catcher in the Rye") qui raconte trois jours d’errance dans un New York inquiétant et déprimant d’un adolescent de 16 ans, Holden Cautfield, ressemblant par bien des aspects à Salinger lui-même. Le jeune Holden est perdu dans la ville, incapable de communiquer avec les gens qu’il croise. Il erre d’un hôtel à une soirée où il danse avec trois filles, avant de rencontrer une prostituée avec qui il se fâchera. Ivresse, solitude, hébétude : ces trois jours sont l’histoire d’une vie en accéléré, écrite dans un style parlé percutant, qui touche directement les lecteurs. Holden se sent étranger au monde qui l’entoure et le dégoûte ou l’agace. Est-il malade, déprimé, mythomane, maniaco-dépressif ? Autant de questions qu’on se posera ensuite, pendant près de 50 ans, sur Salinger lui-même.
Le livre est un succès immédiat, même si les premières critiques sont partagées et que le roman est interdit dans certains pays pour son langage trop cru. Aujourd’hui pourtant, le livre est devenu un classique des écoles américaines, considéré comme une référence pour sa description de la colère et du désarroi propres à l’adolescence.
Plus tard, il publie le recueil de ses nouvelles du "New Yorker" . Puis encore deux romans : "Franny et Zooey " en 1961 et "Dressez haut la poutre maîtresse" , en 1963.
Et puis c’est le vide, le trou, qui a alimenté pendant près de cinq décennies l’imagination de ses biographes et celle des journalistes américains, tous désireux d’avoir le scoop de leur vie : une interview de Salinger, une simple photo, ou l’annonce d’un nouveau livre. En vain.
En 1953, il quittait New York pour Cornish dans le New Hampshire où il s’enterrera. Au début, il avait, dit-on, tenté d’avoir une vie sociale, mais rapidement (sa paranoïa ?), il s’est senti trahi. Il ira jusqu’à attaquer en justice l’auteur anglais Ian Hamilton qui avait l’intention de publier sa biographie en y incluant des lettres envoyées par Salinger à des amis. Et la Cour lui donna raison en estimant que les lettres, mêmes envoyées à d’autres, appartiennent toujours à leur auteur qui peut en refuser la publication !
Il y a quelques années, un journaliste avait fait sensation en ayant obtenu trois mots sans signification de Salinger. On espérait toujours un roman caché, une nouvelle inédite. Il est mort sans avoir parlé. Mais même si son œuvre ne recevait pas de nouveau chapitre, elle comptera toujours parmi les chefs-d’œuvre de notre jeunesse. Et le poisson-banane pourra encore parler de son jour rêvé.
10mn28 pour gravir l’Empire...
Barack Obama teste une arme redoutable
Parodie: Sarkozy face à la crise
Charles et Camilla fêtent Dickens