Abonnez-vous a La Libre Belgique

Polémique

Lanzmann-Haenel, aller-retour

Mis en ligne le 04/02/2010

Le réalisateur de “Shoah” accuse l’auteur du roman consacré au résistant Jan Karski de déformer la réalité. Récit d’une querelle.

Il y a un peu plus d’une semaine, Claude Lanzmann, réalisateur du célébrissime documentaire "Shoah" et écrivain du "Lièvre de Patagonie", mémoires parus chez Gallimard, livrait dans l’hebdomadaire "Marianne" un long réquisitoire contre le roman de Yannick Haenel, "Jan Karski", prix Interallié 2009. Le roman de Haenel prend son nom de Jan Karski (1914-2000), personnage réel, soldat catholique polonais qui visita clandestinement le ghetto de Varsovie. Deux leaders juifs de la Résistance l’y avaient introduit afin qu’il puisse témoigner au monde de ce qu’il avait vu et porter leur message: qu’on arrête l’extermination de leur peuple. Ainsi Karski réussit-il en 1942-1943, selon ses propres mots, "à rendre compte à quatre membres du cabinet britannique, dont Anthony Eden, au président Roosevelt et à trois membres importants de son gouvernement, au délégué apostolique à Washington, aux dirigeants juifs américains, à d’éminents écrivains et à des commentateurs politiques, de la détresse des Juifs et de leurs demandes pressantes de secours".

Si Lanzmann (photo de gauche) s’en prend à Haenel (photo de droite), c’est que Karski est un des témoins de "Shoah" et que c’est à partir de son documentaire que Haenel a écrit la première partie du roman. Il y décrit l’intervention de Karski telle que Lanzmann l’a montée et reprend le texte dit par Karski.

La seconde partie se présente comme un résumé - mais presque dans le style du roman d’aventures - du livre écrit par Karski en 1944 aux Etats-Unis, traduit en français sous le titre "Mon témoignage devant le monde". Seule la troisième partie se donne pour une fiction et invente, entre autres, la rencontre entre Karski et un Roosevelt baillant, obsédé sexuel, faisant mine de s’intéresser pour mieux cacher une passivité décidée face au sort des Juifs.

Les reproches de Lanzmann se distribuent en trois catégories. Tout d’abord, il accuse Haenel de "parasitage" ou de "plagiat" de "Shoah", le film et le livre, puisque, écrit-il, Jan Karski "cite, sans en avoir jamais demandé l’autorisation, des passages verbatim du texte de "Shoah" , publié sous le même titre dans la collection Folio" .

Ensuite, il s’interroge sur les droits de la fiction: "Je ne voyais pas comment on pouvait écrire un roman sur Karski, comment l’homme qu’il était, que j’avais bien connu, et la nature même de son témoignage, tels qu’ils apparaissent dans "Shoah", pourraient donner matière à fiction" .

Enfin, et c’est la suite logique de ce second reproche, Lanzmann s’indigne de la façon dont Haenel a supposé un Roosevelt indifférent à l’appel au secours des Juifs. Il soutient que Roosevelt était "loin d’être sourd" à leur sort, puisqu’il organisa pour Karski une rencontre avec Felix Frankfurter, juge à la Cour suprême des Etats-Unis. Celui-ci fit à l’émissaire de la Résistance polonaise cette réponse fameuse concernant la solution finale: "Je ne dis pas que vous êtes un menteur, je dis que je ne vous crois pas". Lanzmann explique la réponse de Frankfurter et tente de comprendre l’inaction des Alliés : "Que peuvent signifier Treblinka ou le ghetto de Varsovie vus d’un chaud et confortable bureau de Washington? Qu’est-ce que savoir? C’est la question centrale. Elle se posait même à la porte des chambres à gaz". Et de conclure sur ce qu’il appelle une "illusion rétrospective": "Les Juifs d’Europe n’ont pas été sauvés. Auraient-ils pu l’être? Ceux qui, péremptoires, répondent aujourd’hui "oui" ne sont-ils pas, eux aussi, des lecteurs tâtonnants de leur propre temps? Leur sagacité et leur moralisme rétroactifs sont peut-être l’avers d’un aveuglement constitutif sur ce qu’ils prétendent accomplir".

L’historienne Annette Wieviorka a elle-même développé, dans le numéro de janvier du mensuel "l’Histoire", des arguments contre "Jan Karski", parlant de "régression historiographique" et regrettant que Yannick Haenel se soit "borné à plaquer sur le passé des idées qui sont dans l’air du temps". Le différend serait à peu près clair (Lanzmann et Karski défendant une interprétation de l’histoire et Haenel une autre, mais en attribuant ses pensées à Karski) si Karski lui-même ne s’était pas expliqué sur la question de la complicité passive des Alliés. Ce n’est ni dans "Shoah" ni dans son livre, mais dans un article un peu à charge contre "Shoah", paru en novembre 1985 dans la revue polonaise "Kultura" (et traduit dans le numéro d’"Esprit" de février 1985, pp. 112-114). Il y apparaît clairement que Karski ne partage pas la vision de Lanzmann, ni sur la signification de la Shoah - puisqu’il lui reproche "le fait de mettre sur le même pied le sacrifice d’un peuple et les souffrances des populations non juives" - ni sur la responsabilité internationale: le film, écrit-il, "donne l’impression que les Juifs ont été abandonnés par l’humanité entière devenue insensible à leur sort. Cela est inexact et, de surcroît, déprimant, notamment pour les générations juives actuelles et futures. Les Juifs ont été abandonnés par les gouvernements, par ceux qui détenaient le pouvoir politique et spirituel. Ils n’ont pas été abandonnés par l’humanité".

Après quelques lignes critiques mais courtoises sur les méthodes de travail du réalisateur, il revient sur le sujet de l’abandon: "Pour des raisons évidentes de temps et de cohérence, M. Lanzmann n’a pu insérer la partie à mon sens la plus importante de l’interview, qui se rapporte à la mission que j’ai effectuée à la fin de 1942" et qui "prouve que les gouvernements alliés, qui seuls avaient les moyens de venir en aide aux Juifs, les ont abandonnés à leur sort".

Lanzmann, qui ne cite pas cet article dans son attaque contre Haenel, se trouve toutefois répondre aux reproches que Karski lui adressait. S’il n’a pas montré dans "Shoah" ce que Karski estimait être la part la plus importante de son récit, explique-t-il, c’est qu’il a "tenu à protéger Karski contre lui-même, peut-être. Il fut si différent entre la première et la seconde journée que l’une [celle qu’on voit dans "Shoah", où il parle de son entretien avec les leaders juifs de Varsovie, de leurs requêtes, de ses deux visites au Ghetto] était comme affaiblie par l’autre: dans la description de ses rencontres, en particulier avec Roosevelt, il semblait se rengorger de fierté, soulagé peut-être de n’avoir plus à se mobiliser intérieurement comme il l’avait fait la veille pour son évocation inoubliable du ghetto. Il devenait mondain, satisfait, théâtral, parfois cabotin et cela contredisait le tragique qu’il incarnait jusque-là" . Cependant, au mois de mars, Lanzmann proposera le "Rapport Karski", un montage de 52 minutes qui sera diffusé sur Arte. "Place à Jan Karski qui rétablira lui-même la vérité", conclut-il. On ignore encore s’il tentera aussi de protéger celle-ci, contre elle-même peut-être.

Eric Loret

© Libération

Autres Informations

À ne pas manquer

SUPERBOWL

Madonna superstar du Superbowl : découvrez sa prestation épatante.

Voyages

Destinations exclusives et parcours culturels.

Emploi

Trouvez un job

Facebook

Haut de page