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Héritage
Ombres et lumières de Londres
Geneviève Simon
Mis en ligne le 08/02/2010
C’est un petit bijou taillé dans les ombres et les lumières de Londres que signe, après quatre romans noirs, Stella Duffy. Entrer dans "La chambre des vies oubliées", c’est suivre avec ravissement deux êtres dans la découverte qu’ils vont réaliser l’un de l’autre. Robert a consacré toute sa vie à la blanchisserie qu’il a héritée de sa mère. Mais il vieillit, et l’heure est venue de céder la main. Akeel sera le seul à répondre à sa petite annonce. Il n’est pas celui dont Robert rêvait
Pour rejoindre son lieu de travail, Akeel, qui vient d’East London, doit franchir le fleuve qui sépare la ville en deux. Quand les transports en commun relient, eux, les réalités protéiformes de la capitale anglaise. Autour du pressing grouille la vie d’un quartier pauvre du sud de Londres, avec ses accents variés, ses échoppes où s’achètent des mets d’origines diverses, ses élans de violence, racisme et homophobie. Sans oublier ses figures marquantes : Stefan, le coach qui préfère les conquêtes d’un soir à l’engagement, Patricia, la vieille dame qui perd chaque jour un peu plus ses repères, Marilyn, l’infirmière bienveillante, Dean, le factotum de la mafia locale, Helen, la fille au pair australienne amoureuse du père qui l’emploie, Charlie et Dan, les clochards Des êtres insatisfaits qui forment un étonnant ballet à la croisée des possibles.
Il y a les sentences implacables et les enthousiasmes sans discernement de Robert, les ambitions et les pudeurs d’Akeel. Les séquelles familiales du premier, le besoin de cheminer avec les traditions pakistanaises pour le second. Puis les failles démasquées chez l’autre et qui, loin de diviser, rapprochent.
"On peut toujours nettoyer, ça ne signifie pas qu’il ne s’est rien passé, qu’il ne reste pas de trace, de tache incrustée." Laver le linge des autres, c’est aussi partager leurs joies, leurs peines, leurs manies, leurs secrets. Une fois la confiance installée, Robert va conduire Akeel dans la "chambre des vies oubliées", lui révélant des années de patient archivage. Un premier pas vers l’inavouable pour un homme qui, au crépuscule de sa vie, trouve un salutaire exutoire dans la parole.
Avec une extrême justesse, de riches nuances et une prose lumineuse, Stella Duffy (Londres, 1963) déploie un roman choral qui, s’il dévoile les solitudes, célèbre aussi la gratitude. L’on peut penser à Paul Auster lorsqu’il explore New York. Mais la voix singulière de Stella Duffy, qui est aussi comédienne, dépasse cette comparaison.
La chambre des vies oubliées Stella Duffy traduit de l’anglais par Karine Laléchère Grasset 380 pp., env. 20 €
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