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Poésie

De Liliane Wouters, un livre testamentaire

Luc Norin

Mis en ligne le 08/02/2010

Telle une aire de résonance où l’écrivain décline les nuances de sa voix.

Vous ouvrez "Le livre du soufi", vous avancez, sur la pointe des yeux, dans les chambres où sommeillent, se réveillent, sourient, s’étonnent les images de la vie vivante, méditante, reliante. Et voilà, vous habitez dans le livre. Vous vous y rencontrez vous-même. Dans une éternité frottée de quotidien. Qui est le soufi que fréquente l’âme du poète ? Peut-être vous, en devenir, dans l’échange de lumières inaperçues et d’un questionnement toujours ravivé. Car Liliane Wouters ne parle jamais à partir d’une solitude fermée, mais d’un retrait de soi au sein du monde ouvert. Même lorsqu’il s’agissait, dès 1954, de "La marche forcée" qui allait butter contre "Le bois sec", et traverser "Le gel" pour conquérir "L’aloès", près de trente ans plus tard. Et attendre sept ans encore pour déchiffrer "Le journal du scribe", avant d’entrer en notre nouveau siècle avec "Le billet de Pascal". C’est de ces livres-là que repart aujourd’hui Liliane Wouters pour achever de mêler sa propre voix et ses pas personnels à une autre vie, immémoriale, où nous avons déjà vécu, et dont nous nous souvenons.

Car il semble qu’ici se manifeste l’aboutissement des pérégrinations spirituelles et philosophiques du poète. Si elle prend aujourd’hui la voix du soufi, c’est pour soutenir un véritable dialogue entre deux êtres que tout rapproche et unit. Mais leur union, à la fois mystique et affective, s’accomplit à travers la distance. "L’un était en Irak et l’autre au Khorassan". Une même voix, cependant, se fait entendre en leurs cœurs : "celle de l’Anonyme qui vit en moi/Et qui vous parle par ma voix".

Cette voix, celle du Soufi sans nom, se fait entendre à travers celle de Djalal ud Din qu’on appelait Rumi. Une voix que Liliane Wouters situe dans le Temps : ("Il écrivit le Livre du Dedans/Quand sur la France régnait saint Louis"). Ce Rumi qui, pour prier, tournait jusqu’à l’ivresse, Liliane Wouters l’écoute, aussi bien dans sa voix ubiquitaire que sur les chemins sous-jacents de ses silences. Mais si celui qu’on nomme l’Anonyme s’exprimait à travers lui, qui était-il, lui, réellement ? Peut-être Al Halladj "qu’on appelle aussi l’Amoureux, ou peut-être Ibn al Arabi à qui l’on doit l’Arbre du Monde et L’Alchimie du bonheur parfait" ?

A la lire dans ses avancées aussitôt reprises à leurs racines, ses retours qui ne sont que détours interrogeant les multiplicités de ce qu’on appelle le destin, et les inconnues raisons du cœur, il appert que cette longue méditation, parfois rimée, et souvent sinueuse entre les images de mémoires successives, finalement débouche sur la totalité de la démarche du poète. Avec les religions et sagesses qui ont construit la culture méditerranéenne, et en ont enrichi le monde. À travers elles, Liliane Wouters trace, étaye son propre cheminement et, sans doute, son intime credo. Nous le trouvons, bien défini, à la page 34 : "Je ne t’ai pas entrevu sur les cimes,/Je ne t’ai pas deviné sous les eaux,/Je ne t’ai pas espéré dans les flammes,/Je ne t’ai pas aperçu dans les airs,/Je ne t’ai pas cherché parmi les hommes,/Je ne t’ai pas entendu par leur voix// Il me suffit d’ouvrir le Livre intérieur/Pour te trouver, Seigneur".

Ce livre testamentaire peut-il être considéré comme le Maître Livre du poète Wouters ? Plutôt comme une aire de résonance où tout l’œuvre de l’écrivain affirme les nuances de sa voix. Une longue méditation entre les images de mémoires successives. Celles d’un poète de l’absolu.

Le Livre du soufi Liliane Wouters Le Taillis Pré 65 pp., env. 10 €

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