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Essai

La France et son contraire

Éric de Bellefroid

Mis en ligne le 08/02/2010

Un portrait contrasté des Français par le Canadien Louis-Bernard Robitaille. Un pays où tout prête à l’esprit et au débat, mais où l’on déteste les réformes.

Posté à Paris comme correspondant du journal canadien "La Presse", le journaliste québecois Louis-Bernard Robitaille dépeint tout en nuances la France et son peuple tels qu’ils ne sont probablement plus le nombril du monde à l’heure des grandes cultures (ré)émergentes, mais demeurent fidèles au génie de leurs contradictions et paradoxes intrinsèques.

Dès son propos liminaire, Robitaille pose que "les Français ne sont pas sérieux "et que cela ne se discute même pas. C’est d’ailleurs, dit-il, une formidable qualité, parce que les gens sérieux sont tristes. Mais "ces frivoles, chacun le sait, ont cette particularité de se prendre eux-mêmes au sérieux. Et insistent pour que le monde entier fasse pareil à leur égard". Toute la légèreté du terroir du vin et de l’esprit, déjà revendiquée au XVIIIe siècle par l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, est ainsi dite.

Cette légèreté, que le Canadien tient pour une "affaire classée", a cependant le don d’irriter, voire d’horripiler les principaux voisins de la France. Les sondages réalisés en Europe ont assez révélé combien les autres s’accommodent mal d’une arrogance française, d’une propension à parler assortie d’une incapacité à écouter, d’un désintérêt pour le reste du monde.

Cependant, tout n’est pas aussi simple. Soucieux d’équilibrer le propos, Louis-Bernard Robitaille soutient que "la France est, entre le laisser-aller fantaisiste et le cérémonial empesé, un pays du juste milieu, dont elle est seule à savoir où celui-ci se situe précisément". Il se trouve ainsi des bonnes manières et des codes d’honneur - comme le vouvoiement, la bise ou la poignée de main - auxquels on ne déroge pas sans se condamner au ridicule. Autant dire du reste que les Américains ou les Chinois n’y entendent rien la plupart du temps.

S’il peut être vrai que, partout autour de la planète, jusque dans les foires agricoles de Chicago, le Français apparaît volontiers comme un petit marquis à costume cintré, péroreur omniscient qui fait la leçon au monde entier, expliquant jusqu’à son collègue du Middle West comment faire pousser le blé, l’envers de son personnage ne laisse pas d’étonner : "dépensier rien que pour la beauté du geste, grand seigneur dans le traitement de l’addition au restaurant, brillant dans l’exploit, inconstant dans l’effort ", etc.

Mais Paris est une fête et la France un pays où, jusqu’il n’y a guère, les cardinaux les mieux considérés allaient mourir chez des dames de petite vertu. Le peuple de l’Hexagone s’en émeut moins, à vrai dire, que de voir ces infréquentables Américains, même à table, exhiber leurs fiches de paye et comparer les prix de leur maison et de leur voiture.

Il reste que le Français se méfie du Français, comme y insiste Robitaille dans un chapitre dédié à "la guerre des tribus". Il n’est que de voir avec quelle virulence les banlieues parisiennes se liguent contre les habitants de l’intra-muros, séparés d’elles par le boulevard périphérique. Mais, compte tenu des innombrables contentieux entre communes, ces guerres ancestrales entre Saint-Cloud et Suresnes, Saint-Denis et Sarcelles, cette union sacrée ne constitue guère qu’une trêve de courte durée. Il faudra qu’un Breton et un Alsacien se retrouvent à Montevideo, bien loin de chez eux, pour faire front commun.

Louis-Bernard Robitaille continue allègrement de "scanner" les Français sous toutes les dimensions, exercice dont il s’acquitte avec la tendresse et la sévérité de ceux qui aiment et châtient bien. Il relève excellemment les contrastes de nos plus proches voisins, notant que s’ils inclinent au débat jusqu’à l’utopie, ils détestent changer d’avis. Une certaine France de droite, ivre de réforme, se heurte présentement à une force d’inertie qui l’oblige à voir qu’on ne la changera pas malgré elle. Il peut suffire, comme en 1991, d’une réforme de l’orthographe pour tétaniser un pays fondamentalement nostalgique.

Savoir Plus

Ces impossibles Français Louis-Bernard Robitaille Denoël 381 pp., env. 20 €

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