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Crépusculaire
Vienne 1933 : un naufragé
Jacques Franck
Mis en ligne le 08/02/2010
Eugen n’a pas 25 ans. Il vit dans une chambre médiocre, ne travaille pas, flâne, lit, attend. Il a une amie depuis trois ans, Agathe, qui lui donne un peu d’argent, de même qu’un oncle qui vit à Paris. Ses parents sont morts. Son adolescence bourgeoise n’est plus qu’un souvenir. Son allergie au travail le condamne à chercher à tuer le temps.
Vienne 1933. La ville, déchue de son rôle impérial, vit sous la menace de sombres nuages qui s’accumulent à Berlin. Agathe, tombée enceinte, veut avorter. Un ingénieur est prêt à lui donner l’argent nécessaire si elle se donne à lui. Eugen s’y résout, puis la chasse, tout en continuant d’accepter le discret secours qu’elle continue de lui fournir.
Février 1934. un soulèvement des milices socialistes est brutalement écrasé. Eugen, de plus en plus veule, ne parvient toujours pas à trouver un sens à sa vie, dans une société qu’il juge moribonde. Sans espoir, il laisse les choses aller leur cours.
Sur ce thème, Jean Améry a écrit un beau roman que l’on sent pétri des sentiments et des souvenirs de sa propre jeunesse à Vienne, où il était né en 1912. L’Histoire avec un grand "H" ne s’inscrit qu’en filigrane dans celle avec un petit "H" de son anti-héros. En le voyant comme un des "Naufragés" qui donnent son titre au livre, Améry semble avoir voulu faire écho aux "Réprouvés" d’Ernst von Salomon, ces jeunes volontaires qui cherchèrent par la guerre et le terrorisme à restaurer l’Allemagne humiliée par les vainqueurs de 1918.
En 1938, Jean Améry (de son vrai nom Mayer) se réfugia à Bruxelles, y participa à la résistance, fut arrêté par la Gestapo et envoyé à Auschwitz. Il en ramena un terrible témoignage que devait éclipser celui de Primo Levi. Il se suicida en 1978. Son roman traduit cruellement un monde crépusculaire comme tétanisé par la catastrophe annoncée.
Les Naufragés Jean Améry traduit de l’allemand par Sacha Silberfarb Actes Sud 270 pp., env. 21 €
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