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Psychologique
Le requin, au moins, n’est pas névrosé
Guy Duplat
Mis en ligne le 08/02/2010
C’est un magnifique roman, un coup de cœur pour cette rentrée de janvier. On retrouve dans "L’équilibre des requins" tout l’éventail des sentiments, la mélancolie, la joie et la difficulté de vivre traités avec humour et un rythme trépidant. Caterina Bonvicini, né en 1974, réussit brillamment le défi de parler de la dépression et des nœuds familiaux qui la créent. Car ce livre, profond et juste, est aussi jouissif et tendre.
Il y a d’abord le cadre de Turin, la grande ville piémontaise entourée par les premiers sommets des Alpes, avec ses lumières et son architecture. Ville trop méconnue des touristes. "Ce qui me rendait surtout amoureuse de Turin", écrit-elle, "c’était la folie authentique sous l’apparence austère. Le déclic, le vacillement, toujours souterrain, caché parce que vrai. Une ville secrètement vivante." Et puis, il y a un trio amoureux. Mais cette fois non pas entre des amants, mais entre une fille, Sofia, sa mère et son père. Trio amoureux quand même mais au sens œdipien. Sofia est leur fille sirène, avec la tête trop lourde comme la mère et le bas du corps en queue de poisson comme le rêve son père.
La mère, traductrice férue de poésie (elle adore Sylvia Plath et Emily Dickinson), était dépressive et se défenestra quand Sofia était encore enfant. Elle avait laissé un paquet de lettres que Sofia ne retrouva que bien plus tard. Tout au long du livre, Sofia découvre sa mère à travers ces textes posthumes, lettres vraies, crues, déchirantes. Si elle communique avec elle par lettres interposées, c’est via des vidéos qu’elle rejoint son père toujours en action dans les mers australes à étudier les requins. Il est un spécialiste mondial de ces grands poissons. Il peut les apprivoiser, caresser le nez des grands squales blancs aux dents meurtrières. Il saute dans le premier avion quand on lui signale des requins marcheurs sur une plage d’Indonésie. Au moment où sort le film "Océans" de Jacques Perrin, voilà un beau complément. Le livre de Bonvicini nous apprend plein d’anecdotes scientifiques sur la vie des requins et des dauphins (saviez-vous que les dauphins peuvent se suicider ?). On découvre bien vite, dans ce roman, que le père avait fui la mère dépressive pour un travail prenant et passionnant, découvrant que les requins (la vie animale) ont un équilibre psychologique et social que les humains n’ont plus. Les vrais enfants du père, ce sont ses grands poissons à qui il donne un nom et qu’il suit au péril de sa vie. Au point que la mère réplique "que son grand requin blanc à elle, c’est sa fille, Sofia".
Avec de tels ascendants, la fille tente de se débrouiller comme elle le peut. Elle est photographe, aime prendre les lumières de Turin ou imaginer des montages photographiques avec de grands requins nageant dans les rues de la ville. Jeune, elle s’était mariée avec Nicola mais avait vite découvert qu’il était dépressif, suicidaire, et s’en sépara pour sauver sa peau. La dépression revient comme un leitmotiv en lien avec les abysses que sonde le père. "Je sais désormais", écrit-il après une plongée profonde. "L’Abysse te change, Sofia. Tu as vu le noir total, ces créatures dont nul ne soupçonnait l’existence. La descente a été inquiétante et merveilleuse." Oui, Sofia le sait. Elle connaît les Abysses. Elle rencontre Arturo, ex-cadre dynamique d’une banque, et Marcello, réalisateur de films publicitaires, personnages tendres, fragiles, hauts en couleur. Elle poursuit une liaison avec les deux à la fois. Mais ni Arturo ni Marcello ne veulent quitter leurs épouses. Ses deux amants sont eux aussi dépressifs et s’appuient sur Sofia qu’ils croient forte. On sait comment, dans la vie, les dépressifs attirent les dépressifs, les cœurs blessés attirent d’autres cœurs blessés.
Le livre s’ouvre sur une tentative de suicide ratée de Sofia. Et tout le livre se déroule comme un flash-back, une thérapie psychanalytique qui met en scène les névroses parentales et permettra peut-être à Sofia de mieux surmonter "le soleil noir de la mélancolie".
La réussite du roman est d’aborder ces thèmes dans toute leur complexité, mais avec humour, rythme et un beau talent d’écriture. On dévore ce livre qui parle si bien des humains, même au travers des mœurs bizarroïdes des requins qu’on se surprend à aimer à notre tour et dont on aimerait tant caresser le museau.
L’équilibre des requins Catarina Bonvicini traduit de l’italien par Lise Caillat Gallimard 298 pp., env. 21 €
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