La Libre.be > Culture > Livres > Article
Fragments
Les lumières de la nuit
Éric de Bellefroid
Mis en ligne le 01/03/2010
Faut-il être double ou multiple pour être écrivain et psychanalyste. C’est le talent rare, dans sa noble acception, qu’il faut reconnaître à J.-B. Pontalis. Sculpteur de l’âme et conscient de son infinie plasticité, il connaît par cœur la puissance des mots et le contresens des phrases qui les accommodent. Assez pour ne jamais se priver du droit de se contredire. Citant ici Lacan : "Je cogite éperdument".
Cet homme de la pénombre, qui a toujours rigoureusement déjoué les plans de carrière jusqu’à masquer obstinément son prénom, revient présentement sur lui-même, comme sur ses propres pas. Et nous emmène derechef se promener avec lui dans les forêts vierges du rêve et de la mémoire.
Cette mémoire en laquelle, chez chacun de nous, gît enseveli comme un enfant mort. C’est en relisant "Le Livre des nuits" de Sylvie Germain, son premier mais aussi celui qu’il préfère, qu’il se rend à l’évidence que son passé est une légende qu’il s’est inventée et qui l’a entraîné bien au-delà de sa personne. "De quoi, à mon insu, suis-je porteur ? De qui suis-je le porte-parole ?"
À mesure que l’homme avance dans la nuit, le mystère s’épaissit. Et cependant, c’est une étrange familiarité qui s’installe entre lui et nous. Il tient comme à ses yeux à l’opposition entre le "je" et le "moi". Alors, on peut toujours espérer le trouver. Il n’y aspire guère, au demeurant.
Que peut-on faire au juste avec un livre de Pontalis, si pareil aux précédents, et chaque fois si singulier ? En saisir quelques mots, et en citer quelques autres encore ? Mais ce serait affreusement réducteur. Le mieux peut-être serait de se laisser happer par sa pensée joyeusement divaguante, plus empreinte à tout prendre de douce mélancolie que de pure nostalgie.
Car du passé, l’analyste sait qu’il ne passe pas. Il est en lui à chaque instant. Alors, on le lit en l’accompagnant d’une sorte d’attention flottante, quand soudain, on s’éveille pleinement à la lueur d’un souvenir, d’une idée, d’une tournure de phrase. Lorsque, par exemple, il révèle son aversion pour le "manque" et sa préférence pour le "creux".
De petites choses sont ainsi dites sans y toucher, mais appelées pourtant à une vive résonance. De loin en loin, il effleure le rêve, et le caresse avec amour. "Le rêve est mémoire, résurrection, par bribes, du passé, il nie l’effacement, l’irréversibilité du temps, conjure l’oubli des morts."
La mort, parlons-en justement. Il évoque cette pulsion de mort freudienne que tant de psychanalystes ont du mal à admettre. "L’aspiration du retour à l’inanimé en lutte permanente avec ce qui nous anime et s’appelle l’appétence pour la vie dont l’autre nom est le désir, quel que soit son objet." Cette pulsion, ajoute-t-il, peut produire des ravages quand elle se donne libre cours.
Il raconte la détresse de ses patients, discrètement camouflés bien entendu. Comme cet homme qui souffre d’une dépression sévère et dont il comprend que sa propre compagnie lui est devenue insupportable. Celui-là n’aspire qu’à une chose : "être en vacances de soi ". En trois mots, on voit un monde autrement.
Même chose avec cette dame atteinte d’Alzheimer, errant dans les rues avec sa valise. "Parfois quand sa fille lui prenait la main ou lui passait une crème sur le visage, en caressant sa peau flétrie, la vieille femme souriait." Tout était-il donc mort en elle ? Tout, vraisemblablement, ne s’arrête pas avec la parole. C’est une des magnifiques leçons de ce livre.
En marge des nuits J.-B. Pontalis Gallimard 128 pp., env. 12 €
Le rire "communicatif" du...
François Fillon à Bruxelles
Le trophée de l'Euro 2012 se...
Il saute d'un hélicoptère...