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Enquête criminelle
Porte Louise : mais qui donc a tué Charlie ?
Jacques Franck
Mis en ligne le 15/03/2010
Le 1er novembre 1972, vers 4 heures du matin, trois coups de feu rompirent le silence dans la rue de Joncker à Bruxelles. Un homme gît à terre, deux autres s’évanouissent dans la nuit. La femme et la fille de la victime, Louise, alors âgée de 12 ans, quittent précipitamment la Belgique pour Dublin. Trente-huit ans plus tard, Louise, mariée, professeur en Irlande, revient à Bruxelles pour tenter de savoir quels étaient les assassins de son père, et leurs motifs.
Son enquête, c’est la loi du genre, nous entraînera sur de vraies et de fausses pistes. Irlandais, la cinquantaine, Charlie avait créé une société d’import- export à Bruxelles, mais que faisait-il à Berlin en 1943 ? N’importait-il de Tchécoslovaquie que des machines agricoles ? Comment connaissait-il un officier supérieur de la Stasi à Berlin-est ? Serait-il mêlé aux menées indépendantistes de l’Ira en Irlande ? Etc.
Louise va multiplier les rencontres avec tous ceux qui sont susceptibles de la renseigner. Mais aussi redécouvrir une ville qui a bien changé depuis les années septante : quartiers "créolisés", commerces et cinémas disparus, "déglingue" de la chaussée de Charleroi, Porte de Namur où l’on se croirait dans le Bronx Christopher Gérard n’a pas seulement une mémoire redoutable mais l’amour de Bruxelles chevillé au cœur, comme ont pu le découvrir les lecteurs de son roman "Aux Armes de Bruxelles" (L’Age d’homme), paru l’an dernier.
Cette fois encore, il entraîne sa Louise - et nous à sa suite - de la place du Châtelain à la place de Brouckère, de la terrasse de chez Gaudron, place Brugmann, à celle de chez Richard, un bistrot de la rue des Minimes, des salons du cercle Gaulois au bar de l’Hôtel Métropole, d’un restaurant libanais à une maison de thé chinoise, car telle est bien à ses yeux une qualité de Bruxelles, si provinciale à première vue, que les cultures s’y superposent bien plus qu’à Madrid, Rome ou Dublin. Un bien juste hommage.
Inventif dans l’échafaudage de ses hypothèses, mettant l’eau à la bouche par la seule description d’une tartelette aux framboises, Gérard est aussi collectionneur de pépites du parler bruxellois : "slaches" pour sandales, "clouche" pour une généreuse cuillère à soupe, "rouf rouf" pour "à toute allure". Et de belgicismes, tels "mon franc est tombé" pour dire qu’on a compris quelque chose avec un certain retard. Mais le plus beau est sans doute ce constat : "Quand avec lassitude, il soupire "je sais de rien", Monsieur Emile manifeste une ignorance désolée. Il peut aussi gémir, l’air accablé, "je sais rien là contre". Tel un héros homérique, Monsieur Emile se heurte alors à l’irréparable destin. "Je sais rien là contre" traduit la conscience aiguë de notre humaine finitude. Le tragique bruxellois."
Si je n’ai pas encore dit ce que Louise a fini par découvrir, c’est parce que je ne le dirai pas. On ne dévoile pas un suspense. Mais je signale que l’auteur s’est glissé dans un recoin de son livre, comme un peintre de naguère se glissait dans la suite d’un roi. Il n’est que juste que Louise ait rencontré son auteur, alors que le plus souvent c’est l’auteur qui a rencontré son héroïne.
Porte Louise Christopher Gérard L’Age d’homme 160 pp., env. 18 €
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