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Policier
Être et puis disparaître
Guy Duplat
Mis en ligne le 15/03/2010
La mode est aux romans policiers d’Europe du Nord. À juste titre quand on voit la singularité des livres de l’Islandais Arnaldur Indridason. Même les noms islandais à coucher dehors ne rebutent pas ses fans chaque jour plus nombreux : la vallée de Lundarreykdalur, la route de Biskupsbrekka, la dorsale d’Uxahryggir.
L’Islande, perdue dans l’Atlantique sur la grande faille de la croûte terrestre, a toujours été une terre de contes fantastiques. La majorité de ses habitants (à peine 300000 dans un énorme pays) croient dans les elfes et les feux follets. Normal sur une île sans cesse agitée par les tremblements de terre.
On retrouve, dans "Hypothermie", l’inspecteur Erlendur confronté à un banal suicide : une femme, Maria, déprimée par la mort de sa mère, s’est pendue dans son chalet au bord du beau lac de Thingvellir. Il n’y a pas un seul élément qui permettrait d’invalider cette version des faits, mais Erlendur est intrigué. Sa propre histoire vient interférer, ainsi que les enquêtes sur des disparitions auxquelles il fut confronté et qui ne furent jamais résolues. Erlendur vécut un drame dans son enfance. Il était parti en balade sur le glacier avec son père et son frère mais une tempête subite et terrible entraîna la disparition et la mort de son frère. Lui-même ne survécut que de justesse, ayant été retrouvé en état d’hypothermie. Aujourd’hui, devenu flic, il est en proie avec les difficultés de la paternité : une fille droguée, un fils qui ne va pas mieux. Et les deux enfants qui lui reprochent d’avoir gâché leurs vies.
Dans ce livre, il est question de grands thèmes comme la paternité, l’amour et le désamour, la difficulté de vivre, mais comme amplifiés par la nature islandaise et la beauté mélancolique infinie des lacs au milieu d’une terre pelée, sans arbres. Comment pourrait-on éviter ces sentiments exacerbés dans un pays où, durant l’hiver, les nuits n’en finissent pas et qu’en été, il fait jour en pleine nuit?
Erlendur soupçonne que le suicide de Maria n’est peut-être pas aussi innocent. Son père mourut tragiquement dans le même lac de Thingvillir quand elle était jeune. Il était au milieu du lac dans sa barque et a fait une chute mortelle dans l’eau glacée. Un drame qui a soudé la mère et la fille. Mais, ici aussi, l’enquête vite classée, est-elle la vérité ? N’y a-t-il pas une autre culpabilité qui a torturé la mère et la fille si longtemps ?
Le mari de Maria, le si lisse docteur Baldvin, cache aussi un passé étonnant. Il fut acteur de théâtre, amoureux de Karolina. Pendant ses études de médecine, il s’était livré à une étrange expérience : faire mourir quelqu’un, un temps très court, et le ramener ensuite à la vie avec un défibrillateur. Afin de voir ce qui se passe de l’autre côté du miroir, au-delà de la mort. Et si tout ça avait des liens ? Si le suicide de Maria était le fruit de ce trouble passé ?
Dans "Hypothermie", il est beaucoup question de ce passage entre la vie et la mort, des défunts qui pourraient donner des signes depuis l’au-delà. Certes, en Islande, on croit plus volontiers au paranormal, mais dans ce cas-ci, où est la frontière entre la manipulation et la croyance, entre l’intention criminelle et la candeur ?
Le talent d’Indridason est de distiller le suspense par petites doses dans une trame d’abord psychologique et nostalgique. Chacun peut se retrouver dans les névroses et les interrogations d’Erlendur et des protagonistes du roman.
On y parle du destin : "Je sais qu’on est l’artisan de son propre destin, consentit-elle à dire finalement. Quelqu’un de plus fort et de plus doué que moi s’en serait façonné un autre. Peut-être qu’au lieu d’éprouver du dégoût pour lui-même, il n’en aurait rien eu à foutre de vous deux." Et du pardon : "Il s’endormit en pensant qu’il ne lui avait pas répondu quand il lui avait demandé si elle voulait lui pardonner." Et de tant d’autres sentiments qui sont le vrai sel du roman et le sel, parfois amer et mélancolique, de la vie.
Hypothermie Arnaldur Indridason traduit de l’islandais par Eric Boury Métailié 294 pp., env. 19 €
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