La Libre.be > Culture > Livres > Article
Faux-semblants
Le livre des illusions
Alain Lorfèvre
Mis en ligne le 15/03/2010
Chez Paul Auster, il faut toujours se méfier des apparences. Grand maître des faux-semblants, l’écrivain new-yorkais affectionne les histoires de doubles, les fictions qui se confondent avec la réalité, la réalité qui devient fiction. Son treizième roman, "Invisible", ne déroge pas à la règle, renouant, même, avec la trame d’un de ses tout premiers romans, "Ghosts" ("Revenants", 1988), deuxième opus de la trilogie new-yorkaise.
Tout commence en 1967 avec Adam Walker, jeune poète "beau comme un astre", étudiant à l’Université de Columbia (les dates et la description coïncident : ce pourrait être un double du jeune Paul Auster). Lors d’une soirée mondaine, un couple étrange l’aborde. Margot, discrète mais sulfureuse, le dévore du regard. Son compagnon français, Born, se présente comme un professeur en relations internationales, "spécialiste du désastre". Provocateur, celui-ci jauge son jeune interlocuteur - sur ses convictions politiques, sur ses ambitions, sur sa culture. Deux jours plus tard, Born réapparaît "par hasard" dans un bar où est entré Adam. Et celui qui apparaît comme un riche héritier offre au novice de lui financer la création d’un magazine littéraire. La proposition est alléchante, et Adam - peut-il faire autrement ? - accepte de lier son destin à celui de son imprévu mécène. Destin qui prend bientôt une tournure idyllique, puis dramatique. Fin du premier chapitre.
Auster opère alors un de ces revirements dont il a le secret. Le deuxième chapitre fait un bon en avant de quarante ans. Le "Je" du premier chapitre devient un autre : James Freeman, écrivain reconnu d’âge mûr (Paul Auster aujourd’hui ?), qui vient de lire le premier chapitre, que lui a envoyé son ancien condisciple Adam. Ce dernier, atteint d’une maladie grave, vient d’entreprendre de coucher sur papier son histoire. Craignant que le temps lui manque, il appelle à l’aide son ancien ami - qu’il n’a plus vu depuis quatre décennies - pour l’aider à mettre en forme son manuscrit "au cas où". L’histoire se poursuit alors, mais elle va encore changer de narrateur. Au récit de sa relation étrange avec Margot et Born, Adam ajoute celui, tout aussi sulfureux, de son adolescence et de sa cohabitation avec sa sœur Gwynn. Confession ? Elucubration ? On ne sait. Les frontières se brouillent alors et les pistes continuent à se multiplier - Adam part à Paris, retrouve Margot et Born, qui vit désormais avec Hélène et sa fille Cécile - troisième et quatrième personnages féminins du récit qui sera conclu par la dernière.
L’écriture de Paul Auster, comme toujours, est diaboliquement fluide, faisant d’"Invisible" un de ces "pages turner" que l’on ne peut lâcher, tel un polar que ce roman n’est pas mais qui en a pourtant la saveur, baigné d’un mystère constant, porteur d’une menace latente - l’auteur à l’art d’annoncer des drames que l’on ne peut s’empêcher d’attendre. De narrateur en narrateur, d’observateur en observateur, le fil, plutôt que de se délier, se noue un peu plus. Figure en trompe-l’œil, Born, manipulateur et bonimenteur, apparaît comme l’incarnation de tous les Machiavel modernes qui jouent avec le destin des hommes et des femmes à qui ils ont promis monts et merveilles. Adam est l’homme brisé, James le témoin qui rapporte les faits mais ne peut rien changer ou réparer. Les femmes, elles, sont le réceptacle des désirs déçus.
"Invisible" est une variation, magistrale, sur les thèmes qui obsèdent Paul Auster : l’identité, la dépossession (de soi, de ses relations, de sa vie), l’errance, le rapport à l’argent, le hasard et ses contingences. Adam est un énième avatar de l’écrivain, voué à l’enfer -voir l’allusion à Dante - d’une vie perdue. Mais pour quelle faute originelle ? Trois réponses (ou aucune) sont possibles, selon la morale que l’on privilégiera. En ce sens, nouvelle réflexion sur l’art de la fiction et de l’affabulation, "Invisible" cache aussi en filigrane une interpellation de l’ère moderne, celle des mensonges, du doute, de la paranoïa, des justiciers autoproclamés et du culte des apparences. Du pain béni pour l’auteur du "Livre des Illusions".
Invisible Paul Auster traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Christine Le Bœuf Actes Sud 298 pp., env. 22,50 €
10mn28 pour gravir l’Empire...
Barack Obama teste une arme redoutable
Parodie: Sarkozy face à la crise
Charles et Camilla fêtent Dickens