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Alain Rey ou l’éloge de la diversité
Camille Perotti
Mis en ligne le 16/03/2010
Linguiste, lexicographe, philosophe du langage, Alain Rey, l’amoureux des mots responsable du dictionnaire "Le Robert", était l’invité des Grandes Conférences Catholiques, hier soir, à Bruxelles. Avant son allocution intitulée "unité et diversité", il nous expliqué sur le ton de la confidence les enjeux résidant en ces deux mots, depuis les SMS à "septante" en passant par la "bravitude" et la nouvelle orthographe. Rencontre avec un grand sage au regard plein de malice brillant d’intelligence.
Pourquoi ce thème “unité et diversité” dans la langue française ?
Toute langue doit faire face à un paradoxe : il y une immense variété dans les façons de traiter la langue, des usages différents qui se construisent suivant les professions, les types d’écoles, les lieux Tout cela ne peut fonctionner que s’il y a une unité profonde. Le problème est de savoir où se termine l’unité, est-ce qu’on peut la garantir ? Est-elle menacée par la diversité ? Ou au contraire la diversité est-elle un enrichissement ?
Vous penchez pour la diversité, n’est-ce pas ? Pour quelles raisons ?
Parce que la variété du français n’est pas une nouveauté, cela court depuis sa naissance avec l’éclatement du latin. Dès le Moyen Age, la caractérisation du français, c’est l’exportation, notamment vers l’Angleterre. Les élites parlaient cette langue. C’est un élément important car si on a cessé de parler français en Angleterre vers le XIVe siècle, il n’est pas tout à fait une langue étrangère, de très nombreux mots français ont enrichi le vocabulaire anglais. Aujourd’hui, c’est le contraire et on se plaint des anglicismes.
Est-ce un enrichissement ?
En général oui mais pas toujours s’il y en a trop. D’ailleurs, ce ne sont pas des anglicismes mais des américanismes. L’histoire donne des repères pour le présent et l’avenir, il ne faut pas s’affoler quand une partie du lexique change de nature. Ce qui compte fondamentalement, c’est la syntaxe, moins la phonétique parce qu’elle varie beaucoup d’un point à l’autre, entre l’Europe et le Québec, le français d’Afrique
Pourquoi est-on si frileux quant à l’évolution de la langue ?
Parce que cela change les habitudes. A toutes époques, il y a eu une sorte de désir que les choses ne bougent pas trop vite mais aujourd’hui cette crainte est motivée par le fait que les choses changent effectivement très vite. Les nouveautés se propagent instantanément par Internet. A mon avis, c’est un changement culturel plus important encore que l’imprimerie. Ce qui a modifié les choses en profondeur, c’est la révolution industrielle et l’accélération des transports, les mouvements de population, etc. Cela a des effets du point de vue linguistique. Il n’y a qu’à voir le recul des dialectes. A partir du milieu du XXe siècle, le wallon commence à disparaître considérablement, la Belgique francophone se met donc au diapason de la Suisse où les dialectes franco-provençaux disparaissaient.
Les particularismes vont continuer à s’amenuiser ?
Ils ne disparaissent pas tous. Il n’y a plus de dialectes mais il y a des formes de français régional assez différenciées. En fait, il existe deux types de vocabulaire, celui qui change à la frontière comme "canton" pour la France et la Suisse ou "échevin" en Belgique qui est de l’ordre du passé lointain en France. Ce pays est le plus centralisé, il a détruit tous les dialectes patois. Ce qui est curieux, c’est la disparition de la variété des langues dans la Francophonie qui entraîne l’apparition d’autres langues, notamment celle des immigrés, les Turcs en Belgique, les Maghrébins en France.
Que pensez-vous de cet apport pour la langue française ?
Pour moi, c’est une nouvelle richesse avec un certain nombre de points où cela peut être un danger pour l’homogénéité de l’ensemble. On en revient à la problématique de la diversité qui est presque toujours un avantage pour les langues car cela les force à bouger, mais il faut toutefois préserver l’unité, un modèle pas trop subdivisé, pour enseigner la langue et la prolonger. Dans ce cas, les institutions ne sont jamais les plus fortes, ce sont les mouvements collectifs. Au fond, on se plaint de l’infériorisation du français par rapport à l’anglais mais on omet que les différences entre les types d’anglais sont parfois si grandes qu’il n’y a plus d’intercompréhension.
Et que penser du test de français pour les candidats à l’immigration ?
Cela fait partie des mesures tendant à diriger les nouveaux immigrés vers une langue plutôt que vers une autre. De toute façon, il s’agira du français de France, sans nuances. Dans d’autres pays il y a toujours des problèmes d’intercompréhension. Par exemple, le néerlandais de Flandre et celui des Pays-Bas sont différents. J’aime avoir ce type de réflexion dans les lieux frontaliers où il y a du bilinguisme plutôt qu’en France et pas seulement à cause de la géographie linguistique mais de la politique. En Belgique, il y a une attitude assez ludique avec la langue, en France, c’est toujours le drame. Aujourd’hui, on est arrivés à imaginer que l’on peut fonctionner dans une seule langue et qu’il n’en existe qu’une seule sans variantes, ce qui est le meilleur moyen pour ne pas la percevoir. C’est en reconnaissant l’existence des autres langues qu’on prend conscience de la sienne.
Faut-il sauver les dialectes ?
Il y a là encore une question d’unité et de variété. Le wallon, par exemple, c’est une abstraction, le breton, pareil, il y a en a une variété. On ne se comprenait pas entre le nord et le sud du Finistère, ce qui pose un grand problème aujourd’hui pour la conservation de la langue. Là, il y a un souci d’unification qu’il faut résoudre si l’on veut que ces langues persistent.
A propos de l’écrit, craignez-vous les nouvelles formes d’écriture comme les SMS ?
Ce n’est pas un gros problème. Les SMS sont pour moi comme des calembours ou des rébus. L’existence d’Internet, y compris avec les codes secondaires que sont les textos, a redonné de la force à l’écriture par rapport à la parole. On disait, il y a 20 ans, qu’on était dans l’ère du téléphone, et finalement on s’est trompé, avec Internet, l’écriture est revenue en force et des gens à moitié cultivés passent leur temps à écrire. Je ne dis pas qu’ils écrivent bien mais ils écrivent. L’existence d’Internet, c’est un facteur majeur pour faire reculer l’illettrisme. Mais chaque gain culturel a ses inconvénients, tout un morceau de la tradition culturelle orale disparaît, en Afrique notamment. Mais, à l’heure actuelle, l’être humain peut-il s’accommoder de 4000 à 5000 langues sur Terre ? A mon avis, c’est complètement incompatible avec l’évolution des sociétés. La disparition des langues, c’est un mouvement inscrit dans l’histoire.
Pourtant des langues apparaissent.
Les dernières en date ce sont les créoles. Il faudrait leur acquérir un statut égalitaire aux Seychelles, à Haïti, etc. Mais au-delà de ces données objectives, il y a du subjectif et des jugements de valeur. Si on imagine que sa langue est inférieure, elle se perd, c’est le cas pour le wallon et les dialectes franco-provençaux en Suisse.
Que pensez-vous de la nouvelle orthographe ?
C’est une réformette minuscule qui passe difficilement. D’ailleurs, je suis considéré comme un dangereux révolutionnaire en mettant dans le "Petit Robert" beaucoup plus de réformes orthographiques qu’ailleurs. Ce n’est pas la première réforme, celle du XVIIe siècle était bien plus importante. En fait, je considère que c’est un petit minimum, le français souffre beaucoup de son orthographe. C’est dommage que cela ne passe pas au niveau sociologique.
Est-ce qu’on parle mal aujourd’hui ? Est-ce une faute de dire “bravitude” ?
C’est complètement anecdotique. Ce n’était pas mal formé, il y a beaucoup de mots en -itude. Quand Senghor a lancé la "négritude" on ne lui a pas sauté dessus, et pourtant c’était un néologisme. La seule critique qu’on peut lui faire - et qu’on lui a faite -, c’est que probablement, dans des circonstances particulières, elle a oublié "bravoure". Ce n’est pas du tout une analogie extravagante, on peut de toute façon créer des mots nouveaux, c’est juste qu’il y en a qui prennent et d’autres non. En ce moment, je suis en train décrire un "Dictionnaire amoureux des dictionnaires" qui paraîtra à la fin de l’année chez Plon. A cette occasion, j’ai découvert des mines d’or chez les surréalistes belges. Il y a un type, Armand Permantier, peintre, qui a publié une sorte de dictionnaire inventé dans lequel les mots et leurs sens sont inventés. C’est extraordinairement intéressant ! Finalement cela montre qu’un lexique, irrégulier par nature, est totalement ouvert.
Quels belgicismes aimez-vous ?
Je défends "septante" avec ardeur, même en France ce qui fait toujours bondir. Les gens ont une telle paresse avec les mots qu’une fois qu’ils les ont appris, c’est une évidence. Il y a aussi de magnifiques expressions en Belgique. J’aime particulièrement le "filet américain".
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