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Portrait

La vie romancée de Misia Sert

Monique Verdussen

Mis en ligne le 12/07/2010

Elle fut la muse du Paris artistique de la première moitié du XXe siècle.

Egérie du milieu artistique parisien du début du XXe siècle, elle est restée célèbre sous le nom de Misia Sert que lui a légué son troisième mari. En la faisant revivre à la première personne du singulier, Maryse Wolinski porte témoignage de celle qui s’appelait en réalité Marie Sophie Godebska, née en 1872 à Saint-Pétersbourg. Pour avoir perdu sa mère, abandonnée par son mari, au jour de sa naissance, la petite fille angoissée qu’elle fut allait chercher, en grandissant, à combler ce manque initial par l’amour des artistes qu’elle aida de son intuition à repérer leur génie et de son énergie à leur trouver reconnaissance et appuis financiers.

Misia, on ne le sait pas toujours, était avant tout pianiste de grand talent. Elle avait découvert le monde de la musique à Halle, en Belgique, où elle passa d’heureux moments auprès de ses grands-parents Servais, l’un et l’autre musiciens épris de bohême et de fêtes chaleureuses où ils recevaient des artistes du monde entier. A cinq ans, Misia y jouait du piano sur les genoux de Liszt, ses seuls jouets étant des instruments de musique. Fauré fut son professeur de piano et se fâcha lorsqu’elle délaissa une carrière prometteuse pour sa vocation naissante de muse : " Que tu en oublies ta carrière de virtuose, tu seras toujours malheureuse". Mais elle ne l’entendit pas et, très vite, rallia le monde artistique grâce à son pouvoir d’attraction et au don qu’elle possédait de devancer les modes.

Proust l’appelait "Ma sibylline", d’où le titre du livre. Mallarmé préféra "Ma rayonnante", et lui écrivit des vers éblouis. Elle servit de modèle à Renoir, Bonnard, Vuillard, Toulouse-Lautrec. Elle séduisit Félicien Rops que, toute jeune, elle suivit à Londres. Elle imposa Ravel qui lui dédia "La Valse". Elle fut l’intime de Chanel, Valéry, Radiguet, fréquenta Cocteau, Picasso, Réjane Elle soutint surtout de son audace, de ses relations et de son enthousiasme Diaghilev et ses Ballets russes, devenant proche de Nijinski, Stravinsky, Fokine Ce destin qu’elle s’était forgé la passionna. On la disait Reine de Paris.

Mariée trois fois, divorcée trois fois, elle ne connut qu’un seul véritable amour, celui de José Maria Sert, peintre espagnol riche et cultivé qui l’épousa avant de la quitter pour une plus jeune dont elle aurait voulu faire la fille qu’elle n’avait pas eue. Face à cet ultime abandon dont elle avait redouté la perspective durant toute sa vie, elle pensa que le désert était désormais dans son cœur et mourut presque aveugle et droguée le 15 octobre 1952.

Derrière ce portrait documenté mais romancé de Misia, Maryse Wolinski nous introduit par petites touches dans une société dont nous savons surtout les lumières qu’elle a diffusées mais dont nous découvrons ici les mesquineries, les coups fourrés, les ombres et, en définitive, les sentiments sans gloire. Pour avoir fait bien des réussites et conquis bien des cœurs, Misia se remit mal de voir peu à peu se défaire son influence et s’éloigner ceux qu’elle avait tant soutenus. Femme en mal d’amour et de reconnaissance, elle eut un destin exceptionnel qui lui valut de belles amitiés et pas mal de déception.

Avec une pointe de mélo, un trop de longueur mais une passion contagieuse, le récit de Maryse Wolinski nous offre de prendre l’air d’un Paris effervescent en nous remettant quelques idées en place.

La Sibylline Maryse Wolinski Le Seuil 350 pp., env. 20 €

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