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Roman néoréaliste

Le goût de la scopa et des "pâtespatates"

Guy Duplat

Mis en ligne le 12/07/2010

Erri De Luca et son monde poétique qui chante Naples. Un jeune orphelin s’initie à la vie, à l’amour, à la perte des illusions.

Erri De Luca, 60 ans, est une voix singulière dans les lettres italiennes. Ancien ouvrier chez Fiat, manutentionnaire à Catane, maçon en France et en Afrique, dirigeant jadis du mouvement d’extrême-gauche Lotta continua, il est devenu écrivain vers 40 ans, a appris l’hébreu ancien et s’est passionné pour l’alpinisme. La Bible ancienne qu’il lit dans le texte, les sommets des montagnes qu’il enchaîne "Sur les traces de Nives" comme il l’a écrit et ses romans sont autant de manières d’évoquer son besoin d’absolu et de fraternité. De manière atypique, il poursuit une quête spirituelle et les histoires qu’il aime tant raconter participent de cet exercice.

Son plus beau roman reste "Montedidio", prix Femina étranger 2002. "Le jour avant le bonheur", qu’il vient de publier, lui ressemble mais sans l’égaler. C’est cependant avec joie qu’on retrouve le style d’Erri De Luca, ses phrases courtes, ses aphorismes, le zeste de merveilleux mêlé au néoréalisme italien. Un roman qu’on ressent plus qu’on ne lit. "Le jour avant le bonheur" raconte l’apprentissage de la vie d’un jeune orphelin accueilli et guidé dans l’existence par Don Gaetano, un concierge qui lui raconte la guerre et puis toute la vie qu’il observe depuis la vitre de sa loge, "à travers comme une loupe de philatélistes".

Le roman se déroule à Naples, la ville natale d’Erri De Luca. Naples est le décor du livre, son atmosphère, son odeur. "Elle est belle la nuit notre ville", écrit-il. "Elle est pleine de danger, mais aussi de liberté. Les sans-sommeil, les artistes, les assassins, les joueurs y déambulent, les bistrots, les snacks, les cafés sont ouverts. On se salue, on se connaît, entre ceux qui vivent la nuit. Les gens se pardonnent leurs vices. La lumière du jour accuse, l’obscurité de la nuit donne l’absolution. Les transformés sortent, des hommes habillés en femme parce que la nature les y pousse, et personne ne les embête. Les éclopés, les aveugles, les boiteux sortent, ceux qui le jour sont rejetés. La nuit, la ville est un pays civilisé."

Le jeune garçon reste marqué par la vision d’une jeune fille, Anna, qu’il avait aperçue, enfant, à la fenêtre de la cour. Fille autiste, fille folle ? Fille de rêve qu’il reverra un jour pour marquer son âge adulte à la couleur rouge du sang. Fille fiancée à un jeune loubard mafieux qui végète en prison.

Comme toujours chez De Luca, il y a un peu de merveilleux dans le quotidien des pauvres (au moins, ils ont ça !). Dans "Montedidio", des ailes poussaient au dos de l’enfant. Ici, Don Gaetano a le pouvoir, parfois, de saisir les pensées des gens. "Les pensées sont comme des éternuements, elles s’échappent à l’improviste et moi je les prends."

Son apprentissage commence par l’histoire de ses origines : la guerre quand les Nazis résistaient encore, que les bombardements touchaient la ville et que les Américains séduisaient les épouses des Napolitains touchés dans leur virilité. Don Gaetano explique à l’enfant la fuite de son père, la mort de sa mère. Il lui apprend la vie, le foot, le jeu de la scopa (un jeu de cartes), la recette du "pâtespatates", le plat préféré de l’enfant. En grandissant dans la rue, il garde l’oreille de Don Gaetano pour expliquer ses émois et le vieux concierge a le don pour lui raconter des histoires qui l’initient à la vie d’adulte. Il lui montre le doux chemin des jeux de la sexualité en l’envoyant chez une veuve en manque d’affection. Et il lui donne le couteau qui lui permettra de se défendre contre les vengeances de la camorra.

On plonge dans un film du Rossellini d’après-guerre, dans un Naples aux murs délabrés, aux trafics louches, dominé par un Vésuve qui ne dort que d’un seul œil. Avec le libraire Don Raimondo qui lui prête des romans qu’il dévore dans sa cachette secrète, avec La Capa, le cordonnier qui s’emmêle dans les mots de manière comique. Avec lui, l’inspecteur des impôts devient un "imposteur" des impôts car, dit-il, on dit bien le contrôleur des billets de tram pour celui qui contrôle les billets. En visite à Rome, il s’extasie devant les "cotonnades" de Saint-Pierre (les colonnades), et devant les chrétiens "mastiqués" par les lions dans le Colisée (martyrisés).

Le livre se termine quand l’orphelin a fait l’expérience de la vie, du sexe et du sang. Il peut maintenant voler de ses propres ailes comme le héros de Montedidio. Son apprentissage fut celui de l’innocence perdue, des rêves impossibles, de la fraternité des pauvres que De Luca, vieux communiste, n’a jamais renié.

Un roman d’Erri De Luca est une suite de sentences. "Un enfant qui grandit sans une caresse endurcit sa peau", écrit-il. "Il ne sent rien, même pas les coups de bâton. Il lui reste ses oreilles pour apprendre le monde". Il évoque la force des livres : "Les livres gardent l’empreinte d’une personne plus que les vêtements et les chaussures. Les héritiers s’en défont par exorcisme, pour se libérer du fantôme. Le prétexte est qu’on a besoin de place, qu’on étouffe sous les livres. Le vide laissé devant un mur, par une bibliothèque vendue, est le plus profond que je connaisse."

Erri De Luca enfile ses rêves et ses images. Si on perd parfois le fil, on ne quitte pas Naples. Un roman un peu autobiographique. Comme De Luca, Don Gaetano est un conteur et un homme simple : "Les histoires de Don Gaetano étaient nombreuses et tenaient dans une seule personne. C’était parce qu’il avait vécu en bas, disait-il, et que les histoires sont des eaux qui vont au bout d’une descente. Un homme est un bassin de recueil d’histoires, plus il est en bas, plus il en reçoit."

Quant au "jour avant le bonheur" qui est le titre du roman, c’est le temps avant de connaître l’amour avec Anna. Le bonheur, lui, n’a pas de durée. On arrive immédiatement au jour après le bonheur. Les regrets n’y changent rien, le jour d’avant était le plus beau, mais il ne reviendra plus jamais.

Le jour avant le bonheur Erri De Lucca traduit de l’italien par Danièle Valin Gallimard 138 pp., env. 15 €

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