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Jirô Taniguchi, l’ homme qui rêve

Alain Lorfèvre

Mis en ligne le 20/11/2010

L’auteur japonais de bande dessinée poursuit une œuvre profondément humaniste, centrée sur la famille et l’enfance. Son “Quartier Lointain” vient d’être adapté au cinéma par le Belge Sam Garbarski.
Entretien (Traduction : Ilan Nguyen)

On le qualifie de plus Européen des auteurs de bande dessinée japonais. L’adaptation cinématographique de son chef-d’œuvre "Quartier Lointain" renforce cette assertion : le film, qui sortira le 24 novembre en Belgique, a été réalisé par le Belge Sam Garbarski et a été tourné en France, avec Jonathan Zaccaï et Pascal Greggory. A 63 ans, Jirô Taniguchi est un auteur accompli, plusieurs fois primé dans son pays et récompensé deux fois au Festival d’Angoulême (la première fois en 2003, pour "Quartier Lointain", précisément). Alors que ses débuts de mangaka remontent à 1970, les lecteurs francophones l’ont découvert en 1995 avec "L’homme qui marche" (Casterman), série de courts récits contant (sans parole) les pérégrinations d’un promeneur solitaire. Rien d’étonnant à ce que cet auteur contemplatif cite, parmi ses films préférés, "Voyage à Tokyo" et "Printemps tardif" de son compatriote Yasujirô Ozu - à côté du "Retour" d’Andreï Zviaguintsev, dont la trame (le retour, après douze ans d’absence, d’un père inconnu de ses deux fils) n’est pas sans évoquer celle de plusieurs de ses œuvres.

Comment est née l’histoire de “Quartier Lointain” ?

D’un fantasme : je me suis demandé ce que je ferais si, avec mon expérience d’adulte, je revenais dans le passé. Une des premières choses qui m’est venue à l’esprit concernait mon premier amour d’adolescent. Il y avait une jeune fille à qui je n’ai jamais osé adresser la parole. Adulte, je l’aurais sans doute fait. Quand j’ai parlé de cette idée à un de mes éditeurs, sa réaction fut tout de suite enthousiaste. Il estimait que ce sujet pourrait toucher un large public.

Plusieurs de vos œuvres ont pour point de départ un changement de personnalité – comme “Un ciel radieux” – ou un retour sur les lieux du passé. Est-ce un fantasme ?

C’est lié en réalité à des considérations plus prosaïques. Suite au succès de telle ou telle histoire, mes éditeurs me demandent de produire quelque chose de similaire. Ce que je suis incapable de faire. On me l’avait demandé pour "Quartier lointain". Alors, j’ai cherché une voie alternative. C’est ainsi qu’est né "Un ciel radieux".

Quelle est la part d’inspiration autobiographique dans votre œuvre ?

Assez minime. L’œuvre la plus autobiographique est "Le Journal de Mon Père", mais l’histoire est à plus de 70 % une fiction.

La nature est très importante dans vos œuvres. D’où vous vient cet attrait ?

J’ai grandi dans la région de Tottori, au Japon, proche de la mer et très verdoyante. Il y a beaucoup d’arbres et de forêts. C’est une influence importante. Avant de devenir mangaka, j’ai été assistant d’un grand mangaka, Kyuta Ishikawa, un grand dessinateur animalier. Il fut mon maître en la matière.

La délicatesse de votre trait reflète-t-elle votre caractère ?

(Il rit). On me dit souvent que je suis quelqu’un d’anxieux et de nerveux. Mes éditeurs, qui m’ont parfois accompagné en repérages, m’ont souvent dit : "C’est la dernière fois que je viens en repérage avec vous."

Aviez-vous reçu des demandes d’autres réalisateurs pour adapter une de vos œuvres avant “Quartier Lointain” ?

J’ai reçu diverses propositions par le passé. Mais "Quartier Lointain" est le premier projet à aboutir. D’autres sont en cours pour l’instant.

Quelle fut votre réaction en recevant la demande de Sam Garbarski ?

La surprise ! Je n’aurais jamais imaginé recevoir une proposition venant de Belgique. Cela dépassait mon imagination.

Avez-vous posé des conditions ?

Non, je n’ai pas posé de conditions. J’ai choisi de faire confiance à Monsieur Garbarski suite à la lettre qu’il m’a adressée. Quand j’ai reçu cette lettre, je me la suis fait traduire. J’étais très ému par ce courrier. Je pouvais ressentir la passion qui animait ce réalisateur. J’ai demandé à voir ses travaux précédents et on m’a envoyé "Le Tango des Rashevski". La vue de ce film m’a convaincu de lui confier le projet, même si je ne comprenais pas tout le contenu parce que ce n’était pas traduit. L’image et la manière dont c’était filmé m’ont séduit et j’ai pensé que son style s’accorderait bien à celui de "Quartier Lointain". Il y avait dans "Le Tango " quelque chose qui me rappelait un autre de mes récits, "Le Journal de Mon Père". Je m’en suis remis à lui. J’avais simplement émis le souhait de pouvoir lire le scénario une fois qu’il serait terminé.

Quel effet cela procure-t-il de voir soudain à l’écran la transposition d’un univers que vous avez imaginé, a fortiori dans un autre contexte culturel ?

J’ai découvert ce film comme quelque chose de distinct de la bande dessinée. J’ai été frappé par l’autonomie du film par rapport au matériau d’origine. Ce qui m’a d’ailleurs permis d’y lire et d’y trouver une émotion neuve. L’une des grandes différences entre la bande dessinée et le cinéma, c’est que l’on fait appel à des acteurs qui incarnent les personnages. Le physique des comédiens et leur rapport au personnage permettent d’apporter une profondeur différente, supérieure parfois, à ce que l’on peut véhiculer par le dessin. Mais j’ai aussi retrouvé des points communs avec la bande dessinée. Par exemple, la retenue très délicate de la mise en scène. Le rythme du récit, qui imprègne la progression du récit. Il y a aussi plusieurs moments très émouvants qui ne sont pas dans la bande dessinée, mais qui fonctionnent parce qu’on est au cinéma.

Quel est, de manière plus générale, votre rapport au cinéma. Etes-vous cinéphile ?

J’aime le cinéma. Je vois autant de films que possible. Dans mon travail, cela est important, car c’est une source d’inspiration, de documentation ou de narration très utile. Notamment en terme de découpage, le langage du cinéma m’apporte quelque chose. Dans la composition du plan ou dans le choix des cadrages, le cinéma est aussi une source d’inspiration. En bande dessinée, j’aime beaucoup pouvoir montrer dans une case le ciel, une ligne d’horizon et un cadre naturel. Au cinéma, le mouvement de la caméra permet de faire cela en s’inscrivant dans la durée. En bande dessinée, c’est plus difficile.

Ce qui intéressant dans votre travail, au contraire du cinéma, c’est la dimension contemplative. Ce qui en bande dessinée, n’est pas gênant, alors qu’au cinéma, il faut toujours du mouvement. On n’aime pas l’immobilité.

Je n’y ai jamais vraiment pensé. Il me semble qu’une mise en scène contemplative est possible au cinéma. Il n’y a pas d’impossibilité radicale. Mais, ce qui, pour moi, me paraît impossible de mettre en scène en bande dessinée et que le film réussit très bien, c’est vers la fin du récit, lorsque le personnage principal apparaît sous ses deux apparences. En bande dessinée, cela me serait très difficile de le rendre de manière efficace.

D’un point de vue théorique, la réalisation d’un film vous intéresserait-elle ?

Si on met de côté toutes les difficultés matérielles, dont je sais à quel point elles sont importantes et complexes, dans la production d’un film, oui, l’envie existe. C’est un pur fantasme, mais j’aimerais pouvoir adapter "Le Sommet des dieux". Je pourrais me faire la main avec des courts métrages adaptés des épisodes de "L’Homme qui marche". Et puis, j’aimerais vraiment porter à l’écran c’est "Le Journal de Mon Père". Mais je suis réaliste

"Quartier Lointain" de Sam Garbarski, d’après Jirô Taniguchi, en salles, le 24 novembre.

La bande dessinée "Quartier Lointain" est éditée chez Casterman. D’autres titres de Taniguchi ont été édités en français chez Kana.

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