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"Indignez-vous" les uns les autres
Mis en ligne le 04/01/2011
S’agissant d’une brochure d’une vingtaine de pages à 3 euros, l’affaire relève moins d’une recette éditoriale miracle que du phénomène de société. A la façon d’une chanson qu’on fredonne, d’un film qu’on recommande, "Indignez-vous!" cristallise l’air du temps. L’acheter, c’est un acte militant, un geste de communion, la participation à une émotion collective. L’enjeu, pour une société épuisée par les yo-yos de la finance mondiale et ses effets sociaux, c’est de trouver des mots pour dire ce qu’elle ressent. Lorsque Hessel écrit: "L’actuelle dictature internationale des marchés financiers [ ] menace la paix et la démocratie", il exprime un sentiment largement répandu avec l’autorité de son histoire personnelle.
Depuis l’affaissement de l’altermondialisme, une vaste frange de l’opinion cherche le moyen de faire savoir qu’elle ne veut pas vivre dans un monde où les uns s’enrichissent au même rythme que les autres s’appauvrissent. Ils viennent d’en trouver un.
Dans son texte, Hessel reste très modéré. S’il établit une comparaison avec la Résistance, c’est pour nuancer aussitôt : "Les raisons de s’indigner peuvent paraître aujourd’hui moins nettes, ou le monde trop complexe. Qui commande, qui décide ? Il n’est pas toujours facile de faire la distinction entre tous les courants qui nous gouvernent. Nous n’avons plus affaire à une petite élite dont nous comprenons clairement les agissements. C’est un vaste monde, dont nous sentons bien qu’il est interdépendant." Et, tout en se plaçant sous l’autorité du programme économique du Conseil national de la Résistance, il ne prétend pas connaître les remèdes: "Les propositions qui figurent dans ce texte et les défis que je désigne ne sont pas très originaux en eux-mêmes", reconnaît-il dans les "Inrocks".
Reste le titre, "Indignez-vous !", slogan efficace mais ambigu. L’indignation est la clé de l’engagement, répète Hessel, gommant les autres motifs pouvant conduire à l’action politique : une prise de conscience, une décision rationnelle, le désir de servir, l’amour de la justice ou de la vérité Avec son appel à l’indignation, Hessel, à son corps défendant, se met au diapason d’une époque dédiée au spectacle de l’émotion. La philosophe Hannah Arendt en avait déjà analysé les dangers lorsqu’elle montrait combien la "politique de la pitié", basée sur l’émotion devant la misère d’autrui, pouvait nuire à une véritable "politique de justice". Une "politique de l’indignation" n’encourrait-elle pas le même risque ? Et l’indignation est-elle en soi une valeur ? Il y eut une époque où les avant-gardes artistiques et les contestataires rêvaient de choquer les bourgeois : s’indigner était alors un réflexe de droite. De "La vieille dame indigne", nouvelle de Bertolt Brecht, nous voilà passés au "vieux monsieur indigné".
Stéphane Hessel publie "Indignez-vous !" au soir d’une vie fabuleuse, qui couvre presque toute l’histoire du XXe siècle et porte témoignage de l’ouverture d’esprit propre à la culture européenne d’avant-guerre.
Né en 1917 à Berlin dans une famille juive (mais partiellement convertie au luthéranisme), il arrive en France en 1925. Sa mère, peintre, sera le modèle du personnage de Catherine dans Jules et Jim, l’histoire d’une femme aimée par deux amis que François Truffaut portera à l’écran en s’inspirant du roman autobiographique d’Henri-Pierre Roché. Son père, lui, traduit Proust en allemand avec son ami, le philosophe Walter Benjamin.
Naturalisé en 1937, reçu à Normale Sup en 1939, Stéphane Hessel suit les cours de Merleau-Ponty et lit Sartre. Mobilisé, prisonnier, il s’évade et rejoint le général De Gaulle à Londres. Envoyé en France en 1944, il est arrêté et déporté à Buchenwald, où il maquille son identité pour échapper à la pendaison. Il s’évade encore, est rattrapé, saute d’un train, rejoint les troupes américaines
A la Libération, il rejoint le secrétariat général de l’Onu et est associé à la rédaction de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Elevé à la dignité d’"ambassadeur de France" par la gauche en 1981, il consacre sa retraite à militer pour les sans-papiers et, plus récemment, pour les Palestiniens, en s’associant notamment à la campagne de boycott des produits israéliens. Ce qui lui a valu, en novembre, une violente attaque de l’historien néoconservateur Pierre-André Taguieff.
Promu grand officier de la Légion d’honneur en 2006, Stéphane Hessel a des allures de vieux monsieur à l’ancienne. Affable, séducteur, d’une extrême courtoisie, il n’aime rien tant que se lever en fin de repas pour réciter du Baudelaire ou du Verlaine (il en connaît par cœur des centaines de vers). Mais il ne méconnaît pas non plus les joies de la politique : il a soutenu Michel Rocard en 1985, s’est présenté l’année dernière en position inéligible sur les listes d’Europe Ecologie, tout en restant membre du PS - aujourd’hui, il soutient à fond Martine Aubry, dont il est un ami.Eric Aeschimann © Libération
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