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L’édition en mode d’employé du Moi
Alain Lorfèvre
Mis en ligne le 26/01/2011
Pour la 38 e fois, Angoulême fait la fête aux cases. Son Festival international de la bande dessinée est le plus grand événement européen en la matière. Si 60 % du marché est toujours monopolisé par quelques grands éditeurs (Média Participations [Dargaud, Dupuis ], le groupe Glénat, Delcourt, Flammarion [dont le label Casterman], le groupe MC Productions ou encore Hachette), ce qu’on appelle la bande dessinée indépendante survit vaille que vaille - malgré un marché terriblement concurrentiel et des coûts de diffusion toujours plus élevés.
Le collectif belge l’employé du Moi, qui illustre ce jour "La Libre Belgique", fait ainsi partie des avant-gardes qui sont mises à l’honneur cette année. L’exposition "Génération spontanée" présentera notamment le travail d’une partie de ce collectif, en compagnie de ceux du groupe Frémok, de La Cinquième Couche, de Nord-Est ou d’Habeas Corpus. Cet événement coïncide avec le dixième anniversaire de l’employé du Moi.
A l’origine, il y eut d’abord deux fanzines. Le premier, "Le Proulou", fut initié par David Libens et Stéphane Menu, alors étudiants à l’Ecole de recherche graphique (ERG) de Bruxelles. Cette simple feuille A4 recto verso et photocopiée était alors vendue cinq francs belges. Elle devait ensuite évoluer avec d’autres étudiants - Cédric Manche, Bert (alias Bertrand Panier), Claude Desmedt et Martin Maillard - devenant le "Spon" (pour spontané), fanzine hebdomadaire qui fut autoédité de janvier à décembre 1999, le temps de 47 numéros diffusés à cent exemplaires. Entre-temps, trois autres auteurs en herbe vinrent également y apporter leur contribution : Sacha Goerg, Stéphane Noël et Stéphanam. En 2000, le collectif se structure sous la forme de l’ASBL l’employé du Moi, avec l’ambition d’éditer ses propres albums.
Le nom l’indique : la majorité des récits sont centrés sur l’intime, souvent par le biais de l’autobiographie ou de l’autofiction - comme en témoigne encore le tout nouvel album que vient d’éditer le collectif, "L’Age dur", de Max de Radiguès. Le groupe se compose aujourd’hui d’un noyau dur de huit auteurs qui participent à différents niveaux à la vie de la maison d’édition (Bert, Max de Radiguès, Claude Desmedt, Sacha Goerg, David Libens, Cédric Manche, Stéphane Noël et Philippe Vanderheyden) pour un total de vingt-huit auteurs édités. Parmi ceux-ci, outre des Belges et des Français, il y a aussi des auteurs étrangers, comme les Américains Alec Longstreth ("Phase 7"), Cole Johnson ("Hush-Hush") et Ken Dahl ("Monsters"), ou l’Allemande Ulli Lust ("Airpussy"). "Au départ, il y avait la volonté de nous publier nous-mêmes, sans la contrainte de dépendre du bon vouloir d’un éditeur, rappelle Cédric Manche. Ensuite est venue très vite l’envie de publier d’autres auteurs." Au contraire de certains de leurs confrères, les auteurs de l’employé du Moi s’attachent à préserver "la lisibilité du récit", comme l’explique Sacha Groeg. "Nous sommes plus réfractaires à l’expérimentation, à l’image pour l’image." "A l’origine, précise Cédric Manche, nous avions beaucoup de récits tournés autour de l’autobiographie. Mais on a vite élargi parce que c’était trop restrictif. Cependant, le récit demeure essentiel." "Après, il y a une esthétique graphique que nous privilégions par rapport à ce qu’on appelle ‘la bande dessinée réaliste’" complète Sacha Groeg. "Ce qui joue aussi dans les choix, ce sont les rencontres. L’idée de ‘communauté’ est très importante dans le fonctionnement du collectif", souligne Philippe Vanderheyden, un membre plus récent du groupe.
Petite structure associative, l’employé du Moi édite trois à quatre titres par an, tirés à environ mille exemplaires. C’est peu, par rapport à la moyenne du marché, mais c’est le propre de ce type de maison d’édition. "On se voit une fois par mois en moyenne, sachant que l’on se fréquente tous de manière informelle", explique Philippe Vanderheyden. "C’est un travail d’édition intensif, précise Sacha Goerg. Aujourd’hui, nous avons tous une activité professionnelle connexe. Editer un livre, c’est un long travail d’accompagnement. Chaque album est un objet unique : on ne répète pas les mêmes maquettes, il n’y a pas de ‘gamme’. On assure tout nous-mêmes : la production, la promotion, le suivi des ventes Concrètement, chaque livre se voit attribuer un maître d’œuvre qui accompagne le projet avec l’auteur." L’employé du Moi, comme les autres collectifs de ce type, cible la vente de ses publications auprès de libraires spécialisés, dont la clientèle est férue d’une création différente. En dix ans d’existence, le collectif s’est considérablement professionnalisé : ses ouvrages sont plus beaux, mieux finis. Son catalogue, fort d’une quarantaine de titres, contient quelques pièces maîtresses : "Add Some Music" de David Scrima (2004), "Rubiah" de Sacha Goerg (2005), "Trois déclinaisons" de Pierre Maurel (2008 - nominé en 2009 au Festival d’Angoulême), "Jack Delwitte, Little White Jack" de Max de Radiguès (2008), "Hypoxie" de Laurent Dandoy (2008), "M. Pixel" d’Etienne Beck (2008), "Monsters" de Ken Dahl (2010)
Le collectif s’est aussi distingué en 2006 avec "40 075km comics". Il s’agissait au départ d’une initiative éditoriale numérique : la création d’un site collectif et ouvert à tous, www.40075km.net. Pendant un an, des auteurs des quatre coins du monde y ont contribué, chacun mettant en ligne sa production. Une sélection a ensuite été publiée sous forme d’un ouvrage de 592 pages. Depuis, l’employé du Moi a prolongé l’expérience sur le site Grand Papier. Pour maintenir un seuil de qualité, ce dernier fonctionne sous le principe de la soumission : les projets acceptés par le comité de lecture sont ensuite mis en ligne, au rythme des "posts" des "auteurnautes". A ce jour, ils sont 287 à y avoir présenté 1 033 albums ! Soit la plus impressionnante librairie en libre accès qui soit.
Face à un marché où la production continue de progresser (5 % en plus en 2010) tandis que les ventes diminuent (-5,7 %), il convient en effet de faire preuve d’originalité et d’innovation. C’est aussi pour cette raison que, à l’occasion de ses dix ans, le collectif s’engage dans une nouvelle aventure, avec le lancement en ce début 2011 d’une nouvelle collection : "24". Soit des petits formats de vingt-quatre pages. "L’idée de départ est d’utiliser le matériel issu des 24 Heures BD mais ce n’est pas exclusif" note Philippe Vanderheyden. "On ressentait aussi un petit manque par rapport à nos initiatives Web. Le fait d’avoir la possibilité d’un débouché ‘papier’ est attractif et motivant pour les auteurs. En plus, chacun des deux supports renverra à l’autre. Cela permet de faire des ponts, d’amener de la lumière sur Grand Papier pour ceux qui lisent nos livres ou, à l’inverse, pour ceux qui connaissent Grand Papier de venir vers l’employé du Moi" , complète Sacha Groeg. "Enfin, la collection "24" nous offre une plus grande liberté graphique par rapport à ce qu’on fait d’habitude" , précise encore Cédric Manche.
http://www.employe-du-moi.org
http://grandpapier.org
Savoir Plus
Angoulême, mastodonte schizophrène
Le festival de bande dessinée d’Angoulême , qui fête cette année sa 38 e édition du 27 au 30 janvier, est LE rendez-vous des auteurs, éditeurs et bédéphiles. Mais aussi des commerciaux, producteurs de télé et de cinéma, fabricants de produits dérivés, etc., venus conclure des affaires.
Car Angoulême est un mastodonte schizophrène. Une foire commerciale qui attire des milliers d’auteurs du monde entier et draîne plus de 200 000 visiteurs qui se presseront aux stands des quelque 250 exposants, pour y glaner des dédicaces et faire des emplettes.
Mais c’est aussi le lieu où se prend le pouls de la bédé internationale, sous toutes ses facettes. L’endroit où l’on peut redécouvrir le patrimoine du neuvième art et y lire son avenir. Le Grand prix 2010 et président 2011, Baru, y sera à l’honneur, comme la nouvelle génération d’auteurs belges ou l’encore méconnue bédé made in Hong Kong. On y célébrera le 60 e anniversaire des immortels Peanuts de Schulz et explorera le Monde de Troy. Entre tant d’autres choses. S’y tiendront des concerts, un one-man-show de Geluck, des rencontres avec des auteurs prestigieux, un marathon bédé de 24 h... Sans oublier la remise des prix, qui consacrera les albums de l’année et désignera l’auteur lauréat du prestigieux Grand Prix. Quel que soit l’angle par lequel on l’aborde, Angoulême reste, plus que jamais, incontournable. OleB
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