Mais que cherche le philosophe ?
Il est une question rare, pour les philosophes, qui est de savoir ce qu'ils cherchent en vérité, au bout d'eux-mêmes. Quel est l'objet de leur désir ? D'emblée, Pascal Chabot (1973) ose ce regard réflexif, coulé dans une écriture limpide finement teintée de retenue et de panache.
- Publié le 07-03-2011 à 05h00
- Mis à jour le 07-03-2011 à 14h11

Il est une question rare, pour les philosophes, qui est de savoir ce qu'ils cherchent en vérité, au bout d'eux-mêmes. Quel est l'objet de leur désir ? D'emblée, Pascal Chabot (1973) ose ce regard réflexif, coulé dans une écriture limpide finement teintée de retenue et de panache. Loin de cet hermétisme et de cette opacité, "injustifiables" à ses yeux, dans lesquels trop souvent se complaît la philosophie.
Pour cet ancien étudiant en Sorbonne devenu - tout jeune - docteur en philosophie de l'Université libre de Bruxelles, auteur déjà de "La philosophie de Simondon" (Vrin, 2003) et de "Après le progrès" (PUF, 2008), c'est un peu l'histoire, au fond, d'une rencontre entre la vie et la théorie, l'émotion et la lucidité. Pure rencontre donc qui se noue autour de l'expérience et se cristallise en sept opérations philosophiques, ce qu'il nomme les "sept stades" de la réflexion : élucider, libérer, se connaître, transmettre, prospecter, transformer et réjouir.
Pascal Chabot nous laisse entendre que "philosophe serait celui qui verrait toujours d'un bon œil ses abstractions être balayées et infirmées par de nouvelles expériences". "Ce serait donc celui qui accepterait d'emblée que ses idées ne peuvent être qu'imparfaites, incomplètes, maladroites. Il continuerait cependant à formuler son expérience au moyen du concept et du langage."
Alors pourrait advenir une philosophie en train de se faire, fondamentalement falsifiable, signe en définitive que la vie est toujours plus surprenante que ce qu'on peut en dire. Toujours prendre le parti de la vie, contre les "certitudes" de la théorie, telle devrait être la première règle d'une conduite philosophique. La théorie, à l'image des sculptures de Michel-Ange, resterait ainsi un non finito : inachevée et inachevable.
Mais avant cela, dans un chapitre pertinemment titré "éloge funèbre d'une discipline vivante", l'auteur s'interroge sur la pérennité, l'éternité de la philosophie. Hanté qu'il est depuis toujours par sa mort. La philosophie, à peine née au siècle de Périclès, n'avait-elle pas déjà succombé une première fois avec Socrate ? La fragilité est consubstantielle à la philosophie, et c'est sa persistance en fin de compte qui a tout lieu d'étonner.
Racontant aussi les complicités qui se tissent avec telle œuvre, avec telle pensée, et la sympathie qui lie à leur(s) auteur(s), Pascal Chabot insiste sur ces affinités fondamentales, subjectives et émotionnelles certes, lors que la philosophie convoite rien de moins que l'universel.
Avec infiniment d'humour, il nous narre l'une de ces amitiés philosophiques comme nombre de philosophes purent en éprouver pour des Marx, des Nietzsche ou des Sartre. "J'ai vu ainsi quelques clones de Deleuze. Il y en eut beaucoup ces dix dernières années. Ils avaient le pull, ils avaient le pantalon. [ ] On les entendait gloser sur la déterritorialisation, le rhizome et les machines désirantes. Ils confiaient, comme s'ils venaient de le découvrir, que la philosophie est l'art de créer des concepts. Ils deleuzaient du matin au soir. Je le sais; j'en étais."
Il y a de l'humour, disions-nous, et de l'humilité chez lui. Preuve qu'il y a moyen d'être ambitieux sans être prétentieux. Et l'on se dit, en le lisant, que la philosophie, c'est aussi accepter d'abord de ne pas comprendre, car cela introduit déjà en soi, contre soi, un salutaire débat d'idées, le début d'une dialectique en somme. Toujours infinie : non finito
Les sept stades de la philosophie Pascal Chabot PUF, coll. "Perspectives critiques" 143 pp., env. 15 € Pascal Chabot répondra aux questions de Frank Pierobon, le 15 mars à 18h, à la librairie Filigranes, avenue des Arts 39-40, 1040 Bruxelles.
