La tendresse et la douleur des pères
Ce dernier numéro du supplément "Lire", avant la trêve estivale et le prochain rush de la rentrée littéraire, est un moment nostalgique où on regarde en arrière les romans qu'on a aimés et ceux qui restent en tête.
- Publié le 11-07-2011 à 04h16
- Mis à jour le 11-07-2011 à 13h09
Ce dernier numéro du supplément "Lire", avant la trêve estivale et le prochain rush de la rentrée littéraire, est un moment nostalgique où on regarde en arrière les romans qu'on a aimés et ceux qui restent en tête. Il y a aussi ceux qu'on a oubliés, ou laissés sur le bord de la route à cause de l'abondance de l'offre mais qui eussent mérité une critique. Ce dernier "Lire" était l'ultime occasion de "sauver" l'un d'entre eux. Mais lequel ?
Un livre restait obstinément sur la table, prêt à être lu, mais chaque fois dépassé par un autre. Pourtant, "Tu verras", roman de Nicolas Fargues, sorti en février déjà, accumulait peu à peu les critiques très favorables (et le prix France culture Télérama). Pourquoi, alors, résister ? Sans doute, le sujet faisait inconsciemment peur : un père qui a perdu son fils de douze ans, tué par une rame de métro. Un roman sur cette tragédie mais, surtout, sur la difficulté d'être un père, et d'être un fils, sur les mots qu'on n'a pas su dire, les amours qui n'ont pas su s'exprimer, sur la vie qui file en laissant en bouche un goût d'inachevé. Un livre peut être dangereux. Une œuvre d'art peut bouleverser. Une chorégraphie de Pina Bausch, par exemple, ne laisse pas intact car elle atteint les émotions les plus fortes de la vie. Les sculptures de corps morcelés de Berlinde De Bruyckere, aussi, sont émouvantes de force et de beauté, elles progressent dans la nuit et nous font voir des choses qui disparaîtront quand l'aube viendra.
Tous, nous sommes pères ou fils, mères ou filles. Et les phrases de Nicolas Fargues nous touchent tous de plein fouet quand il écrit : "aimer son enfant, est-ce en aimer un autre que soi ou bien continuer de s'aimer soi-même, mais sans s'accabler de la mauvaise conscience d'être égoïste ? Peut-on vraiment parler de sens du sacrifice et de générosité lorsqu'il s'agit de donner aux siens ?"
De même, ce sont les interrogations sur le sens de nos vies qui reviennent quand le narrateur s'interroge sur la courte existence de son fils mort : "Douze années de la vie d'un être dont il avait fallu qu'elle soit brutalement interrompue pour que je comprenne qu'elle donnait un sens à la mienne".
Le livre de Nicolas Fargues passa ainsi du statut d'oublié à celui d'un vrai coup de cœur pour 2011. Cet écrivain français, né en 1972, n'est pas un habitué des mondanités parisiennes. Il se dit plutôt misanthrope, une manière de supporter son propre regard aigu sur la lâcheté des hommes modernes et le règne du consensus mou. L'idée de "Tu verras" est née d'un accident bien réel, survenu en 2002, lorsque son fils aîné est renversé devant lui par une voiture. Si l'enfant survécut (contrairement au fils du roman), le père vit en un instant son existence basculer. Une expérience traumatisante qu'il lui aura fallu dix ans pour transmuter en un livre.
Colin, le père, est un homme d'aujourd'hui, ni héros, ni mauvais. Il se débrouille dans la vie, il tente de s'en sortir dans ses amours contrariés, sa famille sans cesse décomposée et recomposée, et dans son métier de fonctionnaire pas très glorieux mais qu'il dut en partie sacrifier pour jouer son rôle de père. Mais même ça, il le fait mal, ne sachant jamais la voie à suivre : doit-il régenter la vie de ses enfants (fais ça, ne fais pas ça, mange ta soupe, apprends le latin, arrête de mettre des fringues de rappeur, quels sont ces amis marocains que tu fréquentes ?) ou, au contraire, les laisser vivre leurs expériences ? Il choisit la voie médiane, de laisser finalement faire, tout en disant qu'il est contre. Une schizophrénie qui n'aide pas à vivre. "Je me suis toujours avéré incapable de lui faire le moindre compliment sans l'atténuer aussitôt d'un reproche ou d'une moquerie." Que transmettre à son enfant ? Qu'est-ce qui est vraiment important par rapport à la mort ? Comment aider un enfant à grandir alors que, soi-même, on a déjà tant de difficultés à survivre et à être adulte ? Colin, le narrateur, vit d'ailleurs les mêmes problèmes avec son propre père qui joue encore, à plus de 60 ans, les éternels séducteurs égoïstes.
Son fils Clément a douze ans, un jean qui descend sur ses fesses, des chansons vulgaires sur son Ipod. Il lui reproche ses coudes à table et de faire la tête quand il veut l'emmener au musée. "Plus tard, tu comprendras, disait le père, que c'est pour ton bien que je te disais ça, tu verras." Mais le plus tard s'est fracassé dans une station de métro. Et le père se demande à quoi ont servi ces mille et une frictions de l'éducation. "A toujours chercher à plaire à tout le monde, j'ai fini, au bout du compte, par ne donner satisfaction à personne", reconnaît-il.
Le fils est mort. Etait-ce un accident ? Un défi à la mort ? Clément avait sa part d'ombre que son père ne découvre que trop tard, n'ayant jamais accepté que son fils prenne son autonomie. Au lieu de laisser le fils tuer le père (comme il se doit), c'est le fils qui est mort.
Colin va trouver une sorte de paix en partant en Afrique, se ressourcer là où la poussière, le vent, le bruit des pilons des femmes préparant le mil apaisent un peu la douleur et permettent de renaître doucement à soi et à la vie.
Tu verras Nicolas Fargues P.O.L. 194 pp., env. 15,50 €
