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L’émouvant "pèlerinage" d’Annie Leibovitz

Guy Duplat

Mis en ligne le 28/12/2011

La star des photographes fut assaillie par la mort et par les créanciers. Pour se sauver, elle entreprit un pèlerinage sur les lieux qui l’ont inspirée.

Voilà un livre presque austère et, à la fois, très émouvant. Etonnant aussi car il est signé Annie Leibovitz, la star des stars, celle qui a photographié tous les grands de ce monde et que les artistes s’arrachent. "Pilgrimage" n’existe encore qu’en anglais et on espère qu’on le traduira en français pour que chacun puisse lire aussi le texte presque "psychanalytique" que la photographe a rédigé pour accompagner ce qui apparaît comme un retour aux sources, une quête de l’essentiel.

Rappelez-vous. C’est elle qui a photographié John Lennon, juste avant sa mort, lové nu contre Yoko Ono. C’est encore elle qui a pris Demi Moore enceinte de huit mois et nue. Ou encore elle avec Leonardo Di Caprio, le cou enserré dans le cou d’un cygne. Johnny Depp est photographié allongé sur Kate Moss, nue. Avec elle, Jack Nicholson fut immortalisé dans un improbable peignoir et jouant au golf sur une colline verdoyante. Et Cindy Crawford est seulement habillée par un énorme serpent. Tous les grands rêvent de passer devant son objectif, même si ses tarifs officiels peuvent monter, dit-on, jusqu’à 100000 dollars la journée. Et quand elle se rend à Venise, elle loge au Gritti. Elle a photographié aussi les grands de ce monde : Mandela, Bill et Hillary Clinton, le général Schwarkopf figé dans ses dizaines de médailles, comme un amiral anglais du XVIIIe siècle. Et George Bush junior et son équipe, posant comme s’ils faisaient partie d’une mafia.

Annie Leibovitz, née en 1949 dans le Connecticut, a travaillé pour Vanity Fair et Vogue, rien que le meilleur. Et voilà brusquement, il y a cinq ans, cette star des photographes de stars se dévoilait et montrait ses failles en se livrant par son média favori. Dans un livre magnifique "La vie d’une photographe, 1990-2005", elle nous offrait sans explications, ni pudeur, ni exhibitionnisme, mais parfois brutalement, des tranches de sa vie, données en noir et blanc, comme des planches de contacts agrandies mélangées à ses photos iconiques. Et d’abord, son grand amour durant 16 ans, l’écrivaine Susan Sontag, celle qui a si bien écrit sur la photographie. Images de bonheur partagé. Mais aussi de souffrances quand Susan Sontag est atteinte une première fois par un cancer du sein, puis par un cancer de l’utérus. Finalement, Susan Sontag meurt en 2004, à 71 ans. On découvrait aussi les naissances très tardives de ses trois filles : Sarah d’abord, qu’elle a eue à 51 ans d’un père donneur. Puis les jumelles, Susan et Samuelle, nées d’une mère porteuse quand la photographe avait 55 ans. Trois petites filles magnifiques qui apportent l’avenir mêlé aux images de la mort qui rôde.

Mais en 2008, Annie Leibovitz fut aux prises avec des dettes énormes (24 millions de dollars) et des créanciers à sa porte. Pour surmonter ces années si difficiles, marquées par les morts de Susan Sontag et de son père et par le harcèlement de ses créanciers, elle a décidé de faire un "pèlerinage" aux sources, de retrouver les lieux des héros culturels de sa vie et d’en photographier les traces, humblement. Ce projet était né du temps où vivait encore Susan Sontag. Elles avaient le projet de rédiger ensemble un livre "sur la Beauté", et elles avaient commencé à dresser une liste de leurs lieux préférés. La mort a stoppé cette idée, mais ses ennuis financiers l’ont relancée, de même que sa volonté de montrer ces lieux inspirés à ses trois petites filles.

"J’avais besoin de me sauver moi-même", a-t-elle expliqué. "Et mes enfants me reprochaient d’être toujours prise par mes problèmes financiers. Ma fille m’a dit : Maman, n’est-ce pas un moment où tu es censée être avec nous ?"

Annie Leibovitz partit donc, seule, avec son appareil, sans ses techniciens habituels. Aucun portrait, aucun humain dans ses photos. Ce sont les traces du temps qui passe, du génie passé de l’histoire, des objets et des paysages qui rappellent une longue histoire culturelle qu’elle veut transmettre à ses filles.

Elle a commencé par revisiter la maison d’Emily Dickinson à Amherst dans le Massachussets, photographiant en gros plan l’herbier de la poétesse ou les détails de la seule robe, aux boutons d’albâtre, qu’on ait conservé d’elle. Elle saisit la lumière tamisée dans la maison de celle qui était la poétesse préférée de Susan Sontag.

Elle décida ensuite de montrer les chutes du Niagara à ses filles et partit un soir, pour six heures de route. Arrivée en pleine nuit à côté des chutes, elle demanda la chambre réservée. Elle avait le plan, le matin venu, d’ouvrir les rideaux et de laisser les filles découvrir par la fenêtre le spectacle fabuleux des chutes, mais hélas, la chambre avait été relouée et elle dut se replier dans un motel où le matin, la vue ne donnait que sur un mur de béton.

Ce pèlerinage nous vaut des textes humains et sensibles, au fil des visites et des photos toutes simples mais parfois sublimes : les chutes, l’eau d’une rivière, un bout de désert en Arizona, la Spiral Jetty de Smithson dans le grand désert salé, le lit de Thorau.

Elle alla en Angleterre retrouver la maison de Virginia Woolf, la rivière le long de laquelle l’écrivaine se promenait, sa table de travail avec l’usure du temps. Elle visita la maison de Darwin et celle de Freud à Londres, où elle photographia les livres de sa bibliothèque et le célèbre divan recouvert d’un profond tapis sur lequel les patients s’allongeaient. C’est sur ce divan aussi qu’on déposa Freud après sa mort. Bien sûr, elle chercha aussi les traces des grands photographes qu’elle aime : Ansel Adams au parc de Yellowstone, Stieglitz via sa femme Georgia O’Keeffe dans le désert du Nouveau Mexique, Julia Margaret Cameron. Une vraie psychanalyse sur les influences, les objets, les lieux qui l’ont façonnée.

Dans un entretien au "New York Times", elle expliquait : "Je voudrais encourager chacun à faire sa propre liste de ses lieux de pèlerinage. Mon livre est une méditation sur comment vivre. C’est une idée un peu vieux jeu mais il faut toujours essayer de faire ce qu’on aime faire."

Les morts, les ennuis financiers, l’âge qui avance, ont obligé Annie Leibovitz à creuser en elle et à nous offrir ce livre anti-spectaculaire, mais qui touche à l’essence des choses et non plus à l’écume des stars. Une trace de notre passage sur cette terre.

"Pilgrimage" par Annie Leibovitz en anglais, Random house, env. : 52,60 euros

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