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H.G. Wells, l’instinct vagabond

Geneviève Simon

Mis en ligne le 09/01/2012

David Lodge romance la vie littéraire, politique et sexuelle de l’auteur de “La guerre des mondes”.

L’année débute à peine, mais l’on peut déjà écrire que David Lodge, dont la traduction française d’"Un homme de tempérament" vient de paraître, marquera 2012. Plume alerte et spirituelle, savant mélange d’érudition et de fiction, destinée hors du commun et subtile peinture d’une époque, l’auteur de "Thérapie" et d’"Un tout petit monde" signe avec maestria son roman le plus ambitieux. Il s’était penché naguère sur l’échec d’Henry James en tant que dramaturge ("L’auteur ! L’auteur !"). Le voici à présent romançant avec jubilation la vie de l’un de ses contemporains, personnalité des plus intéressantes du XX e siècle, qui fut immensément populaire de son vivant : H.G. Wells (1866-1946).

L’écrivain anglais a laissé quelque trois mille écrits. Parmi eux, une centaine de romans, dont "La guerre des mondes" et "La machine à explorer le temps" demeurent les plus connus. Il fut aussi un précurseur, anticipant l’invention des tanks, les guerres aériennes (en 1908, il imagine dans "La guerre dans les airs" un conflit entre la Grande-Bretagne et l’Allemagne, entraînant l’Amérique et le Japon) ou la bombe atomique ("La Destruction libératrice", 1914). Par là, il voulait bousculer ses contemporains : "je prenais toujours plaisir à flanquer la frousse à mes lecteurs, à perturber leur confiance béate dans les choses telles qu’elles sont, à montrer combien le vernis de la civilisation se révélerait mince et fragile si une catastrophe complètement inprévue se produisait". Mais ce licencié en zoologie aux origines modestes se battit aussi pour imposer ses idées visionnaires en politique, avec le vif souhait de "laisser le monde dans un meilleur état que celui dans lequel il était né". Aux côtés des Fabiens, il défendit ainsi ardemment le concept d’un gouvernement mondial, seul à même selon lui d’abolir les guerres, et, dans un tout autre domaine, celui d’une allocation de maternité. Mais dans la société puritaine d’alors, les frasques de ce chantre de l’amour libre allaient bientôt lui aliéner nombre de soutiens, anéantissant ses ambitions politiques. Ne lui restera alors que la littérature pour distiller sa pensée.

Homme de tempérament, H.G. Wells le fut aussi dans sa vie privée, lui qui n’a jamais caché avoir "l’instinct vagabond". Plongeant dans son intimité, David Lodge - qui s’est notamment inspiré de la correspondance, l’autobiographie de Wells et un post-scriptum ("H.G. Wells in Love") centré sur sa vie sexuelle, publié par son fils en 1984 - lui attribue une centaine de femmes. Marié deux fois par amour, insatisfait deux fois, Wells a multiplié les aventures avec une facilité déconcertante, le prestige de sa réputation littéraire lui assurant un attrait d’aimant. Rosamund Bland, Amber Reeves et Rebecca West : trois jeunes femmes pour autant d’histoires d’amour intenses. Mais il y eut aussi Dorothy Richardson et Violet Hunt, Elizabeth von Arnim et Moura, et toutes celles dont il a oublié le nom.

Le roman s’ouvre à Londres, en 1944: oublié, malade et mélancolique, H.G. Wells défie les bombardements, se délectant de la prophétie qu’il développa dans "La guerre dans les airs". On est loin alors d’imaginer quel être complexe va s’épanouir à la lecture de ce passionnant opus. "Nous sommes faits d’un tas de parties incompatibles, et nous nous inventons des histoires pour masquer cette réalité. L’unité mentale de l’individu est une fiction." Que David Lodge magnifie non sans délectation.

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Un homme de tempérament David Lodge traduit de l’anglais par Martine Aubert Rivages 706 pp., env. 24,40 €

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