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Trotski, un orgueilleux sans humanité
Jacques Franck
Mis en ligne le 09/01/2012
Trotski a longtemps bénéficié d’un préjugé favorable parmi les intellectuels de gauche idéalistes ou déconnectés de la réalité, tel un André Breton. Il le devait à sa réputation d’intellectuel plus cultivé, voire "civilisé", que Staline ; au fait qu’il était sans doute le plus brillant orateur de la Révolution d’Octobre; et à son rôle à la tête de l’Armée rouge pendant la guerre civile. Il le devait aussi à tout ce qu’il avait tu, dissimulé, falsifié de son activité politique et de sa vie privée.
C’est à rétablir la vérité et à révéler le vrai Trotski que Robert Service, professeur à Oxford, s’est consacré. Il a dépouillé ses archives privées (il détestait jeter, ses tiroirs étaient remplis à craquer de vieux tickets de tramway, de passeports périmés, de photographies des maisons où il avait habité, etc.), recueilli les témoignages des derniers survivants qui le connurent, et surtout consulté les procès-verbaux du Politburo et du Comité central devenus accessibles après la chute de l’URSS en 1991. La biographie magistrale qui en est résultée concourait au Prix de la Biographie du Touquet 2011, finalement remporté par Philippe Paquet pour "Madame Tchang Kai Chek".
Lev David Bronstein naquit, le 26 octobre 1879, à Ianovska (sud de l’Ukraine), dans une famille juive, d’un père exploitant agricole dont l’aisance l’embarrassera lorsqu’il deviendra marxiste. Formé dans des écoles allemandes, il fut converti à la cause révolutionnaire à 16 ans par le frère aîné d’un condisciple tchèque. Pour s’y consacrer, il renonça à des études supérieures, adopta le pseudonyme de Trotski, se fit un propagandiste acharné de la cause, publia des journaux, se lia avec une Alexandra qui lui donna deux filles et l’accompagna dans son exil en Sibérie, s’en évada en les laissant sur place, se réfugia à Genève puis à Vienne, rencontra une Natalia qui lui donna deux fils (elle mourra en 1968), se disputa avec Lénine dont il prophétisa qu’il établirait une dictature "sur" le prolétariat plutôt que "du" prolétariat.
La Révolution d’Octobre le projeta sur le devant de la scène. Membre du Politburo, il s’y réconcilia avec Lénine et se montra toujours d’accord avec lui pour éliminer implacablement leurs adversaires, refuser toute liberté syndicale, créer une police politique, la Tchéka, et approuver son recours à la torture et aux exécutions capitales. Bref, constate Robert Service, "les idées et pratiques de Trostki ont participé aux fondements de l’édifice stalinien - politique, économique, social et même culturel : Staline, Trotski et Lénine avaient bien plus de points communs que de différences".
Au témoignage de ses proches, il manquait fondamentalement du sens de l’amitié, et l’humanité était un sentiment dont il était "dépourvu". Extrêmement imbu de sa personne, il manquait totalement de sens politique, au point de sous-estimer par orgueil un Staline qui, lui, ne le ratera pas. Trotski fut assassiné à coups de piolet, le 29 août 1940, au Mexique où il avait trouvé refuge après que Léon Blum l’eut expulsé de France à la demande du parti communiste, au temps du Front populaire. Il y avait été accueilli par le peintre Diego Rivera qu’il remercia en faisant de sa femme, Frida Kahlo, sa maîtresse pendant quelques mois. Son assassin, Ramon Mercader, fut condamné à vingt ans de prison, au terme desquels il retourna à Moscou, où il fut promu général du KGB par Krouchtchev. Il mourra en 1978.
Nous avons dit plus haut que la seconde femme de Trotski, Natalia, lui avait donné deux fils, Léon (1906) et Serge (1908). Les deux enfants grandirent à Vienne jusqu’à la guerre de 1914, accompagnèrent ensuite leurs parents dans leurs errances à Zurich, Paris, New York avant d’arriver, en mai 1917, à Petrograd où Trotski allait jouer sa partie dans la Révolution.
La période de la guerre civile qu’il passa en grande partie dans son train blindé, et ses diverses fonctions au Bureau politique, au Conseil des commissaires du peuple, etc. firent que ses fils le virent peu et lui-même ne les évoque à aucun moment dans ses Mémoires entre 1918 et son départ en exil (1928).
Si Léon s’identifia très tôt à son père et se lança sur ses traces dans une activité militante, Serge, qui avait salué la Révolution avec enthousiasme en 1917, s’en détourna bientôt au vu de ses échecs, de la dictature policière qu’elle instaura, des famines terrifiantes qu’elle provoqua, etc. Il reprochait à ses parents leur train de vie "bourgeois" et passa même trois semaines dans un cirque avec l’idée de devenir acrobate.
Quand ses parents partirent en exil, il resta en Russie contrairement à son aîné. Passionné de thermodynamique, il l’enseigna à l’Institut d’aviation de Moscou où il fut nommé en octobre 1932. Staline laisserait-il en paix ce fils apolitique de Trotski ?
Aujourd’hui, grâce à des archives inédites, Jean-Jacques Marie, spécialiste averti de l’histoire de l’URSS, nous révèle son destin. Le 27 janvier 1937, la Pravda annonça que, dans la grande usine de constructions mécaniques Krasmach, basée à Krasnoïark, Serge avait "tenté d’empoisonner un grand groupe d’ouvriers avec le générateur à gaz". Il fut en conséquence fusillé, le 29 octobre 1937. L’année suivante, son frère Léon fut assassiné par le NKVD dans une clinique parisienne.
Savoir Plus
Le fils oublié de Trotsky Jean-Jacques Marie Seuil 1 92 pp., env. 17 €
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