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L’entretien

CdM

Mis en ligne le 23/01/2012

Après "Kosaburo 1945", Nicole Roland, qui avait reçu le prix Première pour ce roman, publie "Les veilleurs de chagrin" qui évoque les thèmes du deuil, du manque, de l’oubli et de la douleur enfouie au fond de soi qui ressurgit à l’improviste grâce au personnage d’Esther, jeune anthropologue qui s’engage pour une mission au Kosovo. Là-bas, au fur et à mesure qu’elle exhume les ossements pour procéder à l’identification des corps, ses souvenirs ressurgissent. D’une écriture délicate, juste et sensible, Nicole Roland rend hommage à la psychanalyse "qui permet, comme l’écriture, de réenchanter le monde". Désormais "libérée", elle promet un troisième roman plein de fantaisie, "vers la légèreté de la vie".

Comment avez-vous imaginé le personnage d’Esther ?

Ce sont trois pistes qui se sont croisées. A ce moment-là, ma mère souffrait d’Alzheimer comme celle d’Esther et, en même temps, il y avait les événements du Kosovo. Je voulais faire front et prendre du recul mais c’est impossible. Par le recours à la fiction, j’ai imaginé ce personnage, nourri aussi d’une conférence à laquelle j’ai assisté sur les traces dans les os, signes de malnutrition ou de maladie. Je me suis demandé si, dans les ossements, on ne pouvait pas retrouver des traces de tourments ou de maladies psychiques. Quand la guerre a éclaté au Kosovo, cela m’a happée. Je me suis beaucoup informée sur le travail des enquêteurs et cela me donnait de l’espoir, je pensais que, grâce au tribunal mis en place, les tyrans ne resteraient pas impunis et qu’on rendrait justice aux victimes.

L’exhumation des corps est aussi synonyme, pour Esther, d’introspection.

C’est un personnage en état de crise. Dans ce cas, il y a le choix entre devenir cynique ou se désespérer. Finalement, l’intervention de l’analyse lui permet de traverser sa douleur et de retrouver le goût de la vie. A ce moment-là, l’exhumation des corps se double d’un travail inconscient, l’exhumation d’elle-même, qui lui permet d’aller vers la vie. L’engagement, quel qu’il soit, est un moyen d’aller vers la lumière. Ma plume est ma manière de m’engager. On ne peut pas être insensible à ce qui se passe dans le monde. Il ne faut pas rester épouvanté mais prendre tous ces gens en soi et leur rendre hommage, pour que ce ne soit pas vain.

À la fin, Esther met des mots sur sa douleur. L’écriture est bénéfique à vos yeux ?

La mise en mots la sauve, c’est un partage, une manière de dire je parle de moi, mais aussi de vous comme tous les veilleurs qui l’entourent. Le psy est un veilleur, moi qui écris, je deviens veilleur et vous qui me lisez aussi. Les veilleurs n’oblitèrent pas.

Les veilleurs de chagrin Nicole Roland Actes Sud 232 pp., env. 18,90 €

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