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Génocides et fictions

Alain Lorfèvre

Mis en ligne le 06/02/2012

Comment mettre en images l’indicible, de la Shoah au Rwanda ? Vieux défi auquel répondent deux publications récentes.

Petite conjonction éditoriale. Le festival d’Angoulême s’est achevé la semaine dernière sous la présidence d’Art Spiegelman, célèbre pour sa bande dessinée "Maus", autour des mémoires de son père rescapé d’Auschwitz. Parallèlement, sont sorties ces dernières semaines diverses œuvres empruntant la voie ouverte par le dessinateur new-yorkais.

C’est le cas de "Turquoise" de Frédéric Debom et Olivier Bramanti. Cet ouvrage atypique, plus livre illustré que bande dessinée stricto sensu, est un essai sur le génocide rwandais. Ce dernier avait déjà fait l’objet de deux traitements en bande dessinée : "Rwanda 1994" de Cécile Grenier, Alain Austini et Pat Masioni (Albin Michel - Glénat) et "Déogratias" de Jean-Philippe Stassen (Dupuis, collection "Aire libre"). Debom signe pour sa part un narratif - le parcours d’une femme Tutsi durant le tragique été 1994. A travers celui-ci, il distille toute une série d’informations décrivant la mécanique génocidaire et faisant siennes les hypothèses - toujours polémiques - sur les dessous de l’intervention des casques bleus français de l’opération Turquoise et les complicités supposées du pouvoir français avec les radicaux Hutus (remises en lumière par le récent rapport Poux-Trévidic).

Face à l’indicible, les deux auteurs ont adopté une approche sobre et expressionniste. Les textes de Debom, où la France n’est jamais nommée, mais désignée par des périphrases ("le pays des droits de l’homme" ou "le pays des téléspectateurs"), où les termes Tutsi et Hutu n’apparaissent pas, sont illustrés par les peintures quasi abstraites de Bramanti. Dans le premier chapitre, ce dernier ne montre que l’extraordinaire beauté de la nature de cette partie de l’Afrique centrale - avec, en filigrane, cette interrogation : comment des paysages aussi somptueux ont-ils pu être le décor de l’extermination de 800000 âmes ? Dans les chapitres suivants, des silhouettes surgissent, parfois simples ombres. Cette non-représentation, au-delà d’une pudeur réflexive, est aussi l’expression du flou qui entoura les faits et qui subsiste encore quant aux responsabilités et complicités. Le choix de rappeler la mémoire du génocide par une voix individuelle, fût-elle fictive et anonyme, ramène celui-ci à l’indignation élémentaire : peu importent l’Histoire ou les arguties politico-juridiques, seule cette femme, comme ses compagnons d’infortune, savent le pire.

"L’enfant cachée" remonte de son côté aux mêmes sources que le "Maus" de Spiegelman. Mais les auteurs, Marc Lizano, Loïc Dauvillier et Greg Salsedo, font le pari de signer une bande dessinée jeunesse - visant les moins de treize ans - traitant de la Shoah. La médiation se fait au début du récit, par une grand-mère. Insomniaque, elle entreprend une nuit de raconter son histoire à sa petite-fille. Aux adultes, l’approche pourra de prime abord paraître un peu mièvre, voire vaguement complaisante. Mais on se laisse prendre par ce récit qui, dans ses interstices, évoque tout, en restant également dans une digne suggestion de l’indicible, porte ouverte sur des échanges plus profonds, voire des lectures plus fouillées sur le sujet.

Turquoise F. Debom et O. Bramanti Les Cahiers dessinés 94 pp., env. 23 €

L’enfant cachée M. Lizano, L. Dauvillier et G. Salsedo Le Lombard 80 pp., env. 16,45 €

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