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Halte à la vassalisation du français

Éric de Bellefroid

Mis en ligne le 06/02/2012

Un remarquable cours de géolinguistique du Pr Claude Hagège. Qui abat une “pensée unique” délétère en provenance d’Amérique.

"Contre la pensée unique", titre hardiment le linguiste honoraire du Collège de France, Claude Hagège. Il dénonce, ce disant, rien de moins que "la vassalisation de la France à l’empire économique américain, dont la mondialisation est une forteresse avancée". Histoire insoupçonnée d’un grand débarquement.

Il était grand temps que ce livre vînt. D’autant qu’il ne se résume pas, loin de là, à une charge unilatérale contre le géant américain. Il situe la mondialisation, qui est une nouvelle manière de colonisation "politico-culturelle" et ne s’assimile pas tout à fait au concept plus exclusivement économique de globalisation - même si les Américains nomment tout cela d’un même mot, "globalization", ce qui n’est d’ailleurs pas neutre -, dans un contexte historique beaucoup plus large, et proprement édifiant.

Plaidoyer en faveur de la diversité des pensées, des cultures et des langues, la philippique du Pr Hagège surgit donc à point nommé. Pour nous montrer, en des termes puissants jumelés à des images non moins vigoureuses, qu’il ne suffit plus aujourd’hui de s’indigner, mais bien de résister. Tout de go, exhorte-t-il, "la France doit entrer en résistance".

Car si, autrefois, les Mongols ou les nazis utilisèrent, pour imposer leur vision du monde, les forces déchaînées de la violence et de la dévastation, l’entreprise mondialisatrice américaine, sans recourir certes aux mêmes modes d’agression, n’en est peut-être que plus insidieuse, ne serait-ce que par son apparence "pacifique". La pensée unique appelle aujourd’hui, dans l’urgence, un nouveau combat pour les pensées multiples. Dans un monde, dit-il, où "tout décline le récit de la diversité".

Par souci de clarté, nous éluderons ici les premières pages, pourtant passionnantes, d’un livre où Claude Hagège atteste de toute sa science quant à la formation politique et linguistique de l’univers anglo-saxon, qu’il nous apprend d’ailleurs à disjoindre de l’anglo-normand, voire du franco-normand. Mais on ne peut qu’y référer avec le plus vif enthousiasme.

Mêlant pertinemment la pensée unique et le consensus mou, les rattachant l’un et l’autre à l’idéologie "correcte" et à la pensée molle tant en vogue de nos jours, M. Hagège évoque "des schémas intellectuels tout prêts", conçus afin de donner congé à l’esprit critique. Il en va ainsi d’un "confort du quotidien jusque dans des détails dérisoires", mais aussi d’une "docilité à la pression des médias", d’une "capitulation face aux messages qu’ils martèlent et à l’idéologie confusionniste qui les sous-tend".

Source d’inquiétude majeure à ses yeux, le travail de sape des "élites" vassalisées, en France même, contre l’institution capitale qu’est l’école. Il n’hésite guère à mobiliser pour une campagne nationale, face à l’impérieuse nécessité de remédier à la consternante incapacité où sont les écoliers, en fin d’enseignement primaire, à lire, à écrire et à compter. Et de se demander - débat bien connu dans nos régions - si une bonne connaissance du français ne constitue point un préalable absolu à tout apprentissage multilingue précoce.

Nous connaissons tous ces aéroports internationaux et ces grands hôtels aseptisés, de Paris à Tokyo et de Dubaï à Pékin, où l’anglais règne en maître, avec insolence. Et, plus près de nous en tout cas, nous avons tous fait l’expérience, en Belgique comme en France, d’une "mcdonaldisation" qui nous dispense à tous les coups de commander avec ingénuité, sauf à passer pour l’idiot du village, un "burger au fromage". Surtout quand ce fromage, invariablement, s’appelle cheddar - qui n’invente rien et est complètement étranger à nos spécialités locales.

Sans revenir ici non plus sur la définition véhiculaire ou vernaculaire des langues, n’était pour dire que le français n’a certes pas vocation à devenir un sous-idiome de basse province, on lira avec Claude Hagège les nombreuses illustrations d’une mondialisation néolibérale résolument pensée à Washington, où l’on perçoit nettement que les années 1944-45, quel qu’en fût le coût humain, furent loin d’être perdues à tous égards. On pourrait même parler d’investissement à terme.

La CIA, depuis longtemps, fut le bras armé de cette conquête "pacifique". Censée naguère financer la construction européenne, elle n’y voyait point tant une entreprise rivale qu’un "vaste et riche marché" pour les produits matériels et culturels américains. L’Otan même pût en être l’heureux auxiliaire. Et quand, par exemple, l’Unesco dut se révéler moins docile à cette stratégie déguisée, elle fut aussitôt punie d’une privation de subsides.

Contre la pensée unique Claude Hagège Odile Jacob 250 pp., env. 21,90 €

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