L'Orient perdu d'Amin Maalouf

Amin Maalouf, immense écrivain, est d'abord pudique et timide. Ayant toujours préféré l'écoute et la contemplation aux grands discours et à l'ostentation, il avait jusqu'ici peu écrit sur lui-même. L'écrivain franco-libanais innove radicalement avec "Les Désorientés".

Eric de Bellefroid
L'Orient perdu d'Amin Maalouf
©Jean-Michel COUREAU/EXPLORER

Amin Maalouf (Beyrouth, 25 février 1949), immense écrivain, est d'abord pudique et timide. Ayant toujours préféré l'écoute et la contemplation aux grands discours et à l'ostentation, il avait jusqu'ici peu écrit sur lui-même. Tout au plus s'était-il risqué naguère, en 2004, à évoquer ses "Origines" (Grasset), brassant l'histoire des siens, pour y "revisiter leur mémoire, et ressusciter le destin de cette 'tribu' Maalouf qui, à partir du Liban, essaimera de par le monde - jusqu'aux Amériques, jusqu'à Cuba ".

Indifférent au rythme de ses productions, ne courant plus derrière un Goncourt qu'il obtint en 1993 avec "Le Rocher de Tanios", ne revendiquant pas davantage l'Académie française qui lui offrit un royal accueil l'an dernier, l'exceptionnel "conteur" franco-libanais, ancien journaliste et correspondant de guerre - au Vietnam notamment -, aurait pu, s'il avait jamais participé de cette nature présomptueuse, être paisiblement assuré de son génie dès son premier roman, "Léon l'Africain" (1986).

C'était tout près déjà d'il y a une trentaine d'années, quand il choisit l'exil en France, pour des raisons aussi discrètes que diverses, mais mûrement réfléchies, qu'il déflore un peu aujourd'hui dans un roman splendide, où il confie d'emblée s'être inspiré "très librement de [sa] propre jeunesse". Avouant d'un même élan sacrifier à "une nostalgie incurable pour le monde d'avant". On y lira pourquoi une poignée d'hommes, qui formaient autrefois le "cercle des Byzantins" dans ce Liban qu'il ne nomme guère - ni même un lieu ou une date, évoquant juste la Mer et la Montagne - entreprennent, à l'initiative d'Adam, le narrateur, de se réunir dans leur pays, que le lecteur a tôt fait de reconnaître par l'exhalaison de ses senteurs et délicatesses, toutes empreintes d'une douceur levantine qui, à tout le moins, ne dégage plus que la puissance évanescente des souvenirs rémanents.

De l'idéalisme juvénile de ces jeunes gens jadis liés par la foi en un monde meilleur, et ce malgré des appartenances à des communautés très variées, qu'est-il advenu ? La plupart ont sans doute abdiqué leurs croyances dans le bonheur et le progrès pour rallier un réalisme sensiblement plus bourgeois, mêlés aux affaires, au business, voire à la politique en son versant désormais plus cynique. C'est le cas notamment de Mourad, qui mourra à l'heure où Adam enfin, de guerre lasse, avait consenti à venir cueillir ses ultimes aveux.

Bilal, aussi, était mort entre-temps. Victime prématurée d'un obus aveugle, comme il en avait tant jailli en cette guerre du Liban qui, maintes fois recommencée, s'accordait au pluriel désormais. Nul ne sait plus quand un jour elle débuta; et chacun ignore quand jamais elle finira.

C'est là, en somme, toute la fatalité d'un conflit qui n'est rien de moins que le miroir d'un monde finissant. Car, si meurt le Liban, c'est toute une civilisation - œcuménique de surcroît - qui viendrait à disparaître. Le cœur d'un monde, oui, qui allait de Constantinople à Alexandrie, et déployait toutes les subtilités qu'un certain siècle - le XXe - avait tout de même été capable de protéger. Au milieu même d'un univers arabo-musulman qui, si brillant qu'il eût été, s'était soudain senti la victime, l'Etat d'Israël aidant, de toutes les humiliations de l'Occident.

Les pensées, souvenirs, notes et réflexions qu'égrène et consigne Adam dans ses carnets, tout le long de ce roman, sont celles d'un historien et écrivain, en panne d'inspiration, qui "sèche" depuis trop longtemps sur la vie d'Attila, le roi des Huns, en vue de son prochain livre. Ce voyage de ressourcement dans les alentours de Beyrouth, dès lors, survient à point nommé pour le convier à se poser les bonnes questions, et à tenter d'y répondre.

Il s'y trouve donc de la philosophie - politique surtout, mais pas seulement - à tous les coins de page; une philosophie très savamment dosée, qui se marie excellemment avec une quête psychologique et affective qui l'interroge "violemment" sur le sens même de l'amour. Très follement épris de Dolorès, sa compagne argentine abandonnée à Paris, Adam se retrouve "dans les bras et dans les draps" (métaphore due ici à notre cher Francis Matthys, lors qu'il évoquait récemment "La Duchesse de Langeais") de la belle Sémiramis, l'hôtelière qu'il appelle sa "châtelaine", qu'il aurait jadis tant aimée si elle n'avait déjà été la maîtresse de son propre ami Bilal.

C'est là même que le roman d'Amin Maalouf, l'un de ses tout meilleurs, soyons-en d'emblée certain, prend un tour sensuel et voluptueux qui rend une fois encore tous ses parfums à un Orient merveilleux dont il nomme décidément les héros, si jeunes disparus ou trop tôt exilés, "les Désorientés". L'écrivain, qui n'a peut-être jamais parlé que du Liban dans chacun de ses livres, dit tout haut cette fois combien il a mal à son pays. Et ne craint plus de verser une larme face aux rendez-vous manqués.

Les Désorientés Amin Maalouf Grasset 528 pp., env. 22 €. A paraître le 5 septembre


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