Les vivantes leçons du Pr Lévi-Strauss

Claude Lévi-Strauss est l'un de ces esprits rares, fins et racés qui auront régné sur le siècle dernier. Comme un signe du temps, il s'est éteint à cent ans. Et une horloge du monde s'est un peu arrêtée avec lui. Le grand maître de l'anthropologie structurale ressuscité par ses chroniques.

Eric de Bellefroid
Les vivantes leçons du Pr Lévi-Strauss
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Claude Lévi-Strauss (Bruxelles, 28 novembre 1908 - Paris, 30 octobre 2009) est l'un de ces esprits rares, fins et racés qui auront régné sur le siècle dernier. Comme un signe du temps, il s'est éteint à cent ans. Et une horloge du monde s'est un peu arrêtée avec lui.

D'un tel monument, l'on cherche naturellement sans relâche les ultimes bribes et écrits qu'il se puisse trouver. C'est le cas assurément de ces chroniques écrites, entre 1989 et 2000, à la demande du grand quotidien italien "La Repubblica" et rééditées présentement par le Seuil, à l'exception d'un texte de 1952 intitulé : "Le Père Noël supplicié".

Avec parfois une vingtaine d'années d'avance, c'est-à-dire avec une prescience fulgurante, l'auguste anthropologue nous aide ici à décrypter des faits de société sur lesquels son éclairage demeure d'une clarté absolue. Sur le développement à l'occidentale comme sur le cannibalisme à l'intérieur de nos propres sociétés, ou encore les pratiques rituelles comme l'excision ou la circoncision, victimes quelquefois de préjugés racistes, jusqu'à la procréation médicalement assistée (la très contemporaine PMA), il jette une lumière avisée qui tend, comme toujours, à nuancer le débat.

Évoquant la pensée de Montaigne sur la naissance du Nouveau Monde, Lévi-Strauss rappelle ainsi : "Chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage". Cela est tant et si vrai, si l'on en juge par les lumineux exemples fournis par le grand américaniste. Lui qui, dans sa jeunesse, vécut si près des peuples amérindiens d'Amazonie, dits "primitifs" ou "archaïques" et qu'il préférait personnellement distinguer par leur absence d'écriture et par la puissance de leurs mythes : Nambikwara, Caduveo, Tupi-Kawahib et autres Bororo.

Parce que toutes les sociétés ont derrière elles une histoire aussi longue, souligne le "pape du structuralisme", il n'est sans doute guère opportun de qualifier certaines d'entre elles de "primitives". "Mais nous nous croyons autorisés à appeler ainsi celles qui subsistaient encore à une époque récente parce qu'elles avaient pour idéal déclaré de rester dans l'état où les dieux ou les ancêtres les avaient créées, avec un effectif démographique restreint qu'elles savaient d'ailleurs maintenir, et un niveau de vie inchangé que leurs règles sociales et leurs croyances métaphysiques les aidaient à protéger."

C'est l'auteur des "Tristes Tropiques" (1955), celui qui prétendait haïr les voyages et les explorateurs, qui nous revient ici à la mémoire. Comparant ces ethnies et tribus-là avec un monde, le nôtre, qui s'accommode d'un perpétuel déséquilibre. Une dite civilisation où prévaut l'idée qu'il faut conquérir chaque jour de nouveaux avantages pour ne pas perdre ceux que l'on croyait acquis. Et où l'on incline à penser que le temps est un bien rare dont on ne gagne jamais assez. Tout cela pour nous expliquer, avec un prophétisme génial, que non, il n'existe pas qu'un seul type de développement. Et l'on était là à l'automne 1990.

Et n'étions-nous pas en 1989 déjà lorsque Claude Lévi-Strauss observe que les rapports entre les ethnologues et les peuples qu'ils étudient se sont considérablement modifiés. Au Canada comme aux Etats-Unis, en Australie comme au Brésil, "les minorités indigènes ont pris une conscience aiguë de leur personnalité ethnique, de leurs droits moraux et légaux. Ces petites communautés refusent désormais d'être traitées comme des objets d'étude par des ethnologues en qui elles voient des parasites, et même des exploiteurs sur le plan intellectuel".

Et cependant, par un curieux retour des choses, il advient à présent que des tribus recourent aux ethnologues pour les assister devant les tribunaux, les aider à faire valoir leur droit ancestral sur des terres, obtenir l'annulation de traités jadis imposés par la force, empêcher l'installation par les gouvernements de sites de lancement de fusées ou de concessions minières sur des territoires tenus pour sacrés. A quel titre les ethnologues en question ne sont plus toujours forcément les auxiliaires patentés de l'establishment politico-industriel.

S'agissant par ailleurs, et enfin, du cannibalisme, par référence au titre même de l'ouvrage aujourd'hui recensé ("Nous sommes tous des cannibales"), l'on notera avec le majestueux ambassadeur de l'anthropologie moderne qu'il peut être alimentaire certes (en période de pénurie ou par goût pour la chair humaine), mais également politique (en châtiment des criminels ou par vengeance contre les ennemis); magique aussi (pour assimiler les vertus des défunts ou, au contraire, pour éloigner leur âme); rituel encore (s'il relève d'un culte religieux, d'une fête des morts, ou du désir d'assurer la prospérité agricole); thérapeutique enfin, comme l'atteste la médecine antique, et en Europe même dans un passé guère si lointain. C'est une fois de plus une leçon magistrale que nous dispense ici le Pr Lévi-Strauss.

Eric de Bellefroid

Nous sommes tous des cannibales (précédé de Le Père Noël supplicié) Claude Lévi-Strauss Seuil 272 pp., env. 21 €

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