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SERVICES SECRETS Embrouilles à Hambourg autour d’un jeune Tchétchène musulman

La colère de John Le Carré

Guy Duplat

Mis en ligne le 24/10/2008

Le maître du roman d’espionnage pendant la guerre froide a bien survécu à la chute du mur de Berlin. Il propose aujourd’hui, avec "Un homme très recherché", un de ses meilleurs romans.

A 77 ans, le grand John Le Carré garde tout son talent et une verdeur que pourraient lui envier bien des jeunes écrivains. Le maitre du roman d’espionnage pendant la guerre froide a bien survécu à la chute du mur de Berlin. Il propose aujourd’hui, avec "Un homme très recherché", un de ses meilleurs romans. On y retrouve ce qui fait le sel de ses textes: des dialogues au cordeau, une psychologie exacte et des embrouilles entre services secrets. Mais la guerre en Irak et la chasse aux supposés terroristes a rendu ce monde encore plus noir. Il ne faut même plus être coupable pour être déjà condamné, comme l’expérimente dans le roman le jeune Issa.

LA BREBIS

Pour ce roman, John Le Carré retrouve Hambourg, où il occupa au début des années 60 un poste auprès du consulat général. Hambourg qui abrita Mohamed Atta et deux de ses complices dans les attentats du 11septembre et qui est, depuis lors, surveillée par tous les services secrets (et paranoïaques) du globe.

Ceux-ci sont en alerte quand ils apprennent qu’un certain Issa (Jésus) s’y trouve après avoir échappé aux prisons turques et suédoises et être arrivé illégalement en Allemagne. Musulman et tchétchène par sa mère, il est un suspect idéal. Même si son père était un colonel de l’armée rouge qui avait eu ce fils par un viol lors d’une campagne musclée en Tchétchénie.

John Le Carré a l’art de décrire en quelques mots: Issa est un homme "d’une maigreur effrayante, à la barbe hirsute, aux yeux caves rougis, vêtu d’un long manteau noir assez ample pour trois magiciens. Il portait un keffieh noir et blanc autour du cou et une sacoche de touriste en peau de chameau sur l’épaule".

Issa sera le centre du livre, l’appât malgré lui, la brebis sacrifiée que les services secrets rêvent de faire parler.

Il prend contact avec Annabel, jeune avocate, menue et jolie, qui se bat pour les droits des réfugiés et des sans-papiers. Elle aide Issa à retrouver le compte secret que son père, le mafieux colonel Karpov, avait ouvert en pleine guerre froide à la banque "Brue Frères". Un compte lipizzan pour blanchir l’argent noir (les chevaux lipizzans ont la caractéristique de voir leur poil blanchir avec l’âge).

Aux côtés d’Issa et Annabel, apparait le troisième sommet de ce triangle: Tommy Brue, le banquier sexagénaire et un peu has been, le plus beau personnage du livre. Vieilli, dépité de ne pas avoir réussi à faire grandir sa banque comme le fit son père, il accepte vite de vider ce compte qui lui brule les doigts, le dernier signe de la faute que son père avait commise à la fin de sa vie à la demande des services secrets britanniques.

Très pieux, Issa veut donner ces 12millions d’euros à des" pauvres" et demande qu’en échange on lui permette de rester en Allemagne et qu’on lui paye des études de médecine.

Autour de ce triangle et de ces vestiges de la guerre froide, s’agitent trois services secrets: les Anglais bien au fait de ces comptes lipizzans puisqu’ils les ont créés, les services allemands avec le beau personnage de Günther Bachmann qui veut utiliser Issa comme chèvre pour toucher un plus gros poisson terroriste, et, enfin, les Américains subtils comme des enclumes.

JUSTICE COUILLUE

On ne dévoilera rien du suspense qui se met en place, ni des plans compliqués à souhait qui germent dans les cerveaux de ces trois groupes qui se frottent pour mieux faire jaillir des étincelles entre eux. Des services secrets prêts à fouler tous les droits et à faire d’un innocent un terroriste en puissance. On ne dira rien non plus des émois impossibles qui peuvent germer au sein de ce triangle amoureux improbable d’un Tchétchène, d’une belle avocate et d’un vieux banquier. Une douce tendresse bien vite balayée par la dureté du monde.

John Le Carré montre que les espions ont encore une belle vie devant eux. Mais aussi que les mœurs ont bien changé depuis un certain 11 septembre. Et Le Carré crie sa colère contre tous les Guantanamo du globe, quand il fait dire à son espion américain: "La justice américaine? Pauvre con! Qu’est-ce que tu croyais? La justice droit au but, mon gars. La justice couillue, voilà quelle justice! La justice où il n’y a pas de putain d’avocats pour tout embrouiller".

Il embraie dans une interview reprise par "Le Nouvel Obs": "Les gens", dit-il, "me traitent de vieil homme en colère. Qu’ils aillent se faire foutre. Pas besoin d’être vieux pour ressentir de la colère. On nous a entrainés dans une guerre sous un faux prétexte, et on nous a spoliés de nos droits civiques dans une atmosphère de panique généralisée".

C’est sain d’avoir encore de tels cris. En plus du talent.

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