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ROMAN

Magistrale démystification du règne de Tito

Michel Rosten

Mis en ligne le 24/04/2009

Le dernier chapitre d’une saga familiale serbe

Qui aime la littérature - celle que l’on trouve chez de rares libraires et non dans les gares ou les supermarchés - devrait lire toutes affaires cessantes Dobritsa Tchossitch (ou Dobrica Cosic), et en particulier "Le Temps de l’Imposture ", qui clôt une magnifiques saga familiale, celle des Katic, entamée en 1954 par la publication de "Racines". Cette fresque romanesque, qui comprend la tétralogie "Le Temps de la Mort", les deux trilogies "Le Temps du Mal "et "Partages" (la seconde est en cours de traduction) ainsi que "Le Temps du Pouvoir ", a pour décor la totalité du XXe siècle et dépeint avec une force exceptionnelle ce que l’auteur tient pour "la tragédie de la confrontation de l’homme avec l’Histoire".

Né en 1921 au cœur de la Serbie, Tchossitch s’impose comme un géant que d’aucuns n’hésitent pas à placer sur un pied d’égalité avec Dostoïevski, l’explorateur des âmes et des cœurs, ou avec Tolstoï, dont il partage la virtuosité, dès lors qu’il s’agit de mêler le destin de ses personnages aux drames de leur temps. Seule reste à obtenir, extra muros, une reconnaissance que le temps devrait lui accorder quand, les effets de mode éteints, il deviendra possible de définir une véritable échelle de valeur artistique pour les œuvres les plus récentes.

PRÉSIDENT

Communiste sincère, Dobritsa Tchossitch le fut. Mais pas très longtemps L’agression stalinienne contre Belgrade, en 1948, ruina sa foi dans le socialisme soviétique. Et la réaction de Tito, qui transforma Goli Otok (l’Ile nue) en camp de concentration pour les opposants restés fidèles au Kremlin, le détourna de toute ambition étrangère aux Lettres. Certes, sa notoriété littéraire, son passé de partisan et son engagement nationaliste paisible lui valurent de devenir, pendant quelques mois, le Président de la Yougoslavie au début des années 90; mais il ne conserva ses fonctions, exercées bénévolement, que le temps mis par Slobodan Milosevic à l’écarter de la scène politique, alors que les forces centrifuges avaient déjà réduit l’Etat à la Serbie et au Monténégro.

On n’aurait pas rappelé ce détail important si les responsabilités prises par Tchossitch ne lui avaient permis de démonter tous les mécanismes du pouvoir et, ce faisant, de démystifier celui de Tito lui-même, en dépit de la réputation d’honorabilité que ce dernier se ménagea sur la scène internationale, à telle enseigne même qu’un pacte secret aurait été signé avec l’Otan pour ménager à l’Alliance le confort d’une aile sud en cas de conflit ouvert avec l’Armée rouge (p. 292). Le discours de Dusan Katic, le héros du roman (un révolutionnaire devenu courtisan) qui sert aveuglément Tito - le symbole vivant du non-alignement, mais en réalité un "grand Imposteur", victime de crises de démence à la fin de sa vie -, n’en parait que plus proche de la réalité.

GUERRE CIVILE

Tchossitch fait d’ailleurs entrer son lecteur au cœur même de la direction yougoslave : il rend justice au dissident Milovan Djilas, pour lequel il ne cache ni son admiration ni son estime; il dépeint les pâles figures de proue du régime, comme Kardelj, Bakaric ou Dolanc; il traite avec indulgence Rankovic, le seul dirigeant serbe parvenu au sommet de la hiérarchie avant son élimination en 1966; mais, surtout, il décrit le processus qui a conduit à la sanglante guerre civile des années 90. Et, dans ce contexte tragique, l’auteur (que l’on peut identifier sous les traits de l’Écrivain, chargé de donner forme au manuscrit rédigé par Dusan Katic après son limogeage ubuesque) use de toutes ses ressources, jusques et y compris le grotesque, pour mettre en lumière le caractère scandaleusement inhumain d’une idéologie qui, symboliquement, les représente toutes. Et ce n’est évidemment pas un hasard si les références faites à Brutus reviennent régulièrement dans le cours du récit : elles glorifient le républicain, ennemi du despotisme, que Beethoven admirait et dont l’Histoire, par un de ses égarements dont elle est coutumière, a fait un parricide

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