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Avant le 11 septembre
Un funambule, deux tours, des témoins
Geneviève Simon
Mis en ligne le 21/09/2009
C’était le 7 août 1974. Bravant les autorités et les lois de la pesanteur, Philippe Petit a tendu un câble entre les deux tours du World Trade Center pour s’y promener. Si l’exploit a marqué Colum McCann et sert de fil rouge à "Et que le vaste monde poursuive sa course folle", l’écrivain irlandais s’intéresse surtout, dans son septième opus, à la vie grouillante de New York ce jour-là. Prêtre écartelé entre ses vœux et l’amour humain, prostituée qui n’a su protéger sa fille de la rue, mères éplorées après la perte d’un fils au Vietnam, artistes branchés, magistrat englué dans la routine L’auteur des "Saisons de la nuit", de "Danseur" et de "Zoli" orchestre avec sincérité et générosité une étourdissante symphonie. Variant les tonalités, les tempos, les émotions, il emmène son lecteur de la peur à l’espoir, jusqu’au moment où la vie prend sens.
D'un livre à l'autre, vous changez d'univers. À la recheche du défi ? Pour surprendre le lecteur ?
L’écrivain américain Edward Albee dit que l’excellence nait de la difficulté et de l’inhabituel. Je ne crois pas qu’on doive écrire sur ce que l’on connait, mais aller vers ce que l’on voudrait savoir. Ce roman est un examen poétique de ce que j’ai ressenti après le 11 Septembre et la nécessité de se reconstruire. Si je l’avais écrit il y a cinq ans, j’aurais été plus en colère.
Votre point de départ est l'exploit de Philippe Petit...
L’image de Philippe Petit marchant entre les deux tours n’est pas particulièrement originale : il y a eu un documentaire, un livre pour enfants, et Philippe Petit en a livré son propre récit. Ce qui m’intéressait n’était pas tant cette image particulière que toutes les vies anonymes qui se trouvaient sous l’image, ces vies dont on ne parle pas. On se souvient du 7 août 1974, de la démission de Nixon le jour suivant, de la crise du pétrole. Mais les livres d’histoire ne parlent pas des prostituées, d’un homme en conflit avec sa foi, ou d’une mère qui a perdu un fils au Vietnam.
Qu'est-ce qui vous a touché dans la performance de Philippe Petit ?
J’ai été marqué par la beauté, la folie de sa prouesse, et la fanfaronnade. Puis il y a cette photo (reproduite dans le roman) de Petit sur son câble entre les tours où, dans l’angle, est présent un avion. C’est, en quelque sorte, une anticipation poétique de ce qui va advenir.
"(...) je me rendais soudain compte que toute chose à New York est bâtie sur une autre, aussi bizarre soit-elle, rien n'existe séparément, tout est lié." Est-ce la ville qui vous a suggéré la structure du roman ?
Pour trouver la structure d’un livre, il faut trouver sa langue. C’est le contenu qui dicte la structure. Ici, les différentes voix forment comme un chant de la ville, une antienne. En tout cas, c’est New York qui a la capacité de lier les personnages. Une part de moi voulait écrire ce chant qui aurait été du Walt Whitman en prose.
Tout est lié, mais les gens sont très seuls...
Il y a de la solitude au cœur de n’importe quelle grande ville. Et il y en a aussi beaucoup en l’homme. Et ce pour quoi on se bat, ce que l’on recherche, c’est cette capacité de se lier à l’autre, cette interconnexion, parce que l’on veut donner du sens à l’existence. Et on désire tous être quelqu’un d’autre à un moment donné. Quand on lit, on entre dans la vie des autres. Et quand on sait qu’on ne peut être Philippe Petit, c’est amusant de l’être pour quelques pages De la même manière, on ne peut être Tillie , cette prostituée mère et grand-mère, et, même si son destin est tragique, c’est bien d’être elle un moment.
Vous vivez aujourd'hui à New York. Mais comment vous êtes-vous imprégné de l'atmosphère qui était celle de la ville en 1974 ?
C’est le travail de l’imagination. En 1974, je devais être en vacances avec mes parents à Ballyvaughan, magnifique petit village de la côte irlandaise où je pêchais des crabes. J’ai donc vu des films, lu des livres, parlé aux policiers, aux habitants du Bronx, à des gens impliqués dans la religion, l’informatique
"Il n'y a pas de meilleure foi que chancelante", dit Corrigan, tiraillé qu'il est entre son statut de prêtre et son amour pour Adelita. C'est votre définition de la foi ?
La meilleure foi est celle qui s’interroge, les meilleures personnes sont celles qui n’ont pas encore décidé, qui sont constamment dans une posture de questionnement. Même chez Jésus, il n’y a pas d’absolu. Il n’y en a que chez les politiciens qui nous disent quoi penser. Il faut être ouvert au mystère et à la surprise.
"La littérature nous rappelle que toute vie n'est pas déjà écrite : il reste tant d'histoires à raconter", dites-vous dans les remerciements.
J’aime beaucoup cette idée. Nous écrivons des livres parce que tout est ouvert, rien n’est complètement fini. John Berger, l’un de mes auteurs favoris, a dit que s’il avait su, enfant, ce que la vie d’un adulte était, il n’aurait jamais pu croire que c’était si inachevé. Nous écrivons parce que tout n’est pas là. Et tout à coup, surgit une nouvelle histoire.
Et que le vaste monde poursuive sa course folle Colum McCann traduit de l’anglais (Irlande) par Jean-Luc Piningre Belfond 434 pp., env. 22 €
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