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poésie

Eugène Ionesco, poète méconnu

Camille Perotti

Mis en ligne le 07/11/2009

Une exposition à la BnF et une biographie commémorent le centenaire de la naissance d’Ionesco. Si le nom est célèbre,l’œuvre demeure méconnue.

Comment saisir l’essence de l’œuvre d’un artiste tel qu’Eugène Ionesco ? Comme la photographie d’un tableau n’est pas l’œuvre et la lecture d’une pièce n’est pas théâtre, il manque toujours l’essentiel, lors d’une exposition rétrospective, si didactique soit-elle.

L’homme, l’artiste et son œuvre incarnée sur scène ne peuvent être évoqués que par le truchement d’écrans, de photographies, de textes aux vertus pédagogiques, de lettres, de témoignages Seuls les manuscrits touchent à une certaine vérité. Ceux des pièces de théâtre d’Ionesco révèlent une facette de la personnalité de l’homme - né Eugène Dimitri Ionescu en 1909 à Slatina (Roumanie) et décédé en 1994 à Paris -, ils sont changeants. Les cahiers parfois emplis d’une écriture sans rature deviennent chaos quand les mots surgissent en tous sens mêlés aux dessins. Les peintures aussi, à la fois naïves, colorées et profondes, qui ne constituent pas une dimension à part de sa production artistique, mais introduisent une continuité. Si une haine des mots a conduit Ionesco à peindre à la fin de sa vie - " Les mots sont difficiles et ne reflètent pas toujours la pensée, la peinture donne tout d’un seul coup, sans avoir besoin d’explication ", déclara-t-il dans un article de José Mespouille en 1988 -, son œuvre picturale fait partie intégrante de sa création littéraire.

L’exposition "Ionesco" à la Bibliothèque nationale de France, sous le commissariat de Noëlle Giret, est constituée de sept thèmes, sept tableaux, reprenant différents aspects de sa vie - l’enfance, le langage, le théâtre de son temps, la mise en scène, la peinture, la critique et la mort. Commémorant le centenaire du dramaturge et offrant l’occasion de présenter au public les papiers personnels offerts par Marie-France Ionesco, sa fille, à la BnF, l’exposition contextualisée évoque au travers de costumes, nombreuses images d’archives et ces fameux papiers précieux, une vie de création qui ne fut pas toujours heureuse.

Obsédé par la peur de la mort, ayant des problèmes avec la notoriété, il entretint des rapports plus que tendus avec la critique dramatique. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le théâtre est en constante ébullition. Chaque semaine, de nouveaux petits théâtres ouvrent leurs portes, notamment dans le Quartier latin, laboratoires d’esthétiques novatrices où le Nouveau Théâtre surgit. Adamov, Beckett, Vitrac, Tardieu, Ionesco s’inscrivent dans ce mouvement moderniste qui, quand il devient trop intense, se fait conspuer par la presse conservatrice. Ainsi, les journalistes du "Monde" et du "Figaro", faisant la pluie et le beau temps sur la vie théâtrale parisienne, ont considérablement retardé l’essor des œuvres d’Ionesco. S’il a longtemps lutté par le biais de l’ironie et notamment dans "L’Impromptu de l’Alma", où il s’érige en procureur et fait le procès de Bartholomeus I, II et III, probablement Barthes, Dort (théoriciens du théâtre épique de Brecht, "ennemi" d’Ionesco) et Jean-Jacques Gautier, critique du "Figaro", il n’hésita pas non plus à dénoncer franchement les images et interprétations faussées de ses détracteurs.

Si tant de points de vue n’atteignent pas le sens du théâtre du maitre, c’est qu’il a été et est toujours, finalement, méconnu, explique André Le Gall, auteur de la biographie parue, il y a quelques mois, aux éditions Flammarion. Sous-titré "Mise en scène d’un existant spécial en son œuvre et en son temps", l’ouvrage met en perspective les particularismes du théâtre d’Eugène Ionesco, trop souvent assimilé à celui de Beckett et qui lui colle l’étiquette de "fondateur du théâtre de l’absurde". Un titre que le dramaturge réfuta lui-même, qualifiant plutôt son théâtre "de dérision".

Mêlant inlassablement tragique et comique à une satire de l’immobilisme, la dramaturgie d’Ionesco explore la condition humaine. Si "La Cantatrice chauve", "La Leçon" et "Rhinocéros" sont, aujourd’hui, au programme des lycéens français, ces pièces se révèlent bien plus riches et complexes qu’elles n’y paraissent. Ni antithéâtre subversif ni farce, l’œuvre revêt un caractère insaisissable qui cause sa méconnaissance. Réduire sa dramaturgie au fantastique, à l’ironie et aux jeux de mots serait une erreur, il suffit de se plonger dans ses écrits non théâtraux extrêmement sérieux pour s’en rendre compte, explique André Le Gall.

Ecrivain, dramaturge, critique d’art et littéraire, comédien, cinéaste, peintre : l’œuvre prolixe et protéiforme d’Ionesco prend sens avec cohérence. En cela, il est un "classique". Et si le petit Théâtre de la Huchette à Paris n’a de cesse de le représenter depuis 1957, les metteurs en scène pourraient explorer encore et toujours l’œuvre d’Eugène Ionesco, tant sa propre quête de l’âme humaine fut profonde.

Paris, Bibliothèque nationale de France, site François Mitterrand, galerie François Ier, exposition "Ionesco", jusqu’au 3 janvier 2010. Du mardi au samedi de 10h à 19h, le dimanche de 13h à 19h. De 5 à 7 €. Infos : +33-(0)1.53.79.59.59, www.bnf.fr - Catalogue : 45 €.

Biographie, "Ionesco", André Le Gall, coll. "Grandes Biographies", Flammarion, 650 pp., env. 25 €.

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