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Histoire littéraire

Arrabal et Montherlant

Jacques Franck

Mis en ligne le 01/02/2010

Une bonne introduction à l’univers multiforme de l’auteur de “Baal Babylone”. Une biographie sous la ceinture de l’auteur de “La Reine morte”.

Deux ouvrages d’histoire littéraire devant moi, consacrés à des écrivains aussi différents que possible, Arrabal et Montherlant. Mais tous deux hantés par l’Espagne, que l’un rêvait et où l’autre est né, et tous deux détestant la religion catholique et les prêtres. Il est même arrivé à Montherlant en 1941, dans un curieux délire, d’espérer voir le drapeau "à la Roue solaire" flotter sur les tours de Notre-Dame et répliquer aux catholiques et aux protestants qui s’en offusquaient, qu’il n’était pas un renégat, n’ayant jamais été chrétien. Le romancier de "L’enterrement de la sardine" se montre, lui, plus nuancé. Il ne croit, certes, plus en une religion qui lui a été enseignée par des méthodes inquisitoriales, mais il reste hanté par l’idée de Dieu : "Je dirai même ne pas comprendre un homme que l’idée de Dieu laisse indifférent" .

En 1967, sortant abasourdi, ébloui, d’une représentation de "L’Architecte et l’Empereur d’Assyrie", Patrice Trigano, alors âgé de vingt ans, contracta une fascination définitive pour son auteur, arrivé à Paris une dizaine d’années plus tôt. Elle l’a poussé récemment à proposer à Arrabal le petit livre à quatre mains, qui parait aujourd’hui sous le titre énigmatique de "Rendez-vous à Zanzibar".

Sur des thèmes proposés par Trigano, Arrabal y raconte des moments de sa vie, la naissance de certaines de ses œuvres, son amitié avec André Breton, Tristan Tzara, Borgès, Beckett, Topor, Andy Warhol et d’autres. L’ensemble est présenté dans une jolie édition illustrée de photos dont certaines en couleur, comme le tableau qu’il a fait peindre, après un accident de santé, d’après "La leçon d’anatomie" de Rembrandt, où tous les médecins penchés sur son cadavre ont sa tête !

Dans son introduction, Patrice Trigano dresse un portrait fervent aussi bien qu’utile d’Arrabal. Il n’y rappelle pas seulement son éclosion dans les années 60, qui furent un âge d’or pour le théâtre à Paris. Il le situe dans le courant théâtral ouvert par Alfred Jarry avec "Ubu Roi" en 1896, jalonné par "Les Mamelles de Tirésias" d’Apollinaire, "Les Mariés de la tour Eiffel" de Cocteau, le "théâtre de la cruauté" d’Antonin Artaud, avant d’aboutir à "La Cantatrice chauve" de Ionesco (1950), "En attendant Godot" de Beckett (1953) et "Les Nègres" de Jean Genet.

A l’idée d’un monde absurde, Arrabal substitue l’idée d’un monde confus (voir l’encadré). Ses pièces sont aussitôt jouées en Allemagne, en Angleterre, en Scandinavie, aux Etats-Unis, tandis qu’en Belgique Roger Domani accueillait, notamment, "Et ils passèrent les menottes aux fleurs" au Théâtre de Poche, où je l’ai rencontré.

Parallèlement à sa production littéraire (20 volumes de théâtre, 13 romans, 19 essais), Arrabal est passionné de mathématiques ("La mathématique moderne est l’apprentissage d’une infinie liberté") et par les échecs auxquels il consacre trois heures par jour. Il s’est aussi interrogé sur la portée philosophique des nombres imaginaires et sur les théories physiques de Niels Bohr qui démontrent, par opposition à celles d’Einstein, l’indétermination du système atomique. Et intéressé aux théories du fractalisme de Benoit Mandelbrot.

Il a également réalisé sept films, dont "J’irai comme un cheval fou". A la différence de Bunuel ou de Fellini, "qui sont poètes par la libération de leurs automatismes psychiques", explique Trigano, Arrabal aboutit dans ses films à "un moi transfiguré par l’effet de sublimation". Bref, l’ouvrage constitue une bonne introduction à un univers multiforme.

On n’en dira pas autant de la biographie que Philippe Alméras consacre à Montherlant. Il y aura bientôt quarante ans que, le 21 septembre 1972, l’écrivain, devenant aveugle, se tira une balle dans la bouche dans le grand salon aux antiques du Quai Voltaire où il habitait. On pourrait penser que l’auteur d’un "Dictionnaire Céline" (Plon 2004) souhaitait faire sereinement le point sur l’œuvre de l’écrivain qui, dans les années 50, se voyait classé par "Libération", journal issu de la Résistance qui précéda le "Libération" actuel, comme le meilleur écrivain français après Gide, Camus, Sartre et Malraux.

Or, plutôt qu’à une analyse-évaluation de son œuvre, Alméras s’est attaché à récapituler ce qu’on savait de sa vie privée depuis les révélations du perfide Roger Peyrefitte, qui avait été son ami, mais dont il avait refusé de préfacer "Les amitiés particulières", et du candide Pierre Sipriot, l’auteur d’un "Montherlant sans masque" en deux tomes : en l’occurrence, qu’il aimait "les moins de seize ans", comme dit Gabriel Matzneff.

Cette infernale et pathétique pulsion qui le dévorait et dont la grande Colette disait qu’elle était son "secret de polichinelle", ne l’empêcha pas d’être élu à l’Académie française, comme elle n’empêcha pas Gide, pédéraste comme lui, de recevoir le Prix Nobel, de même qu’aujourd’hui Polanski est considéré comme un grand cinéaste, malgré ce qu’on peut lui reprocher.

L’ouvrage de Philippe Alméras n’est donc pas le livre que pourraient attendre ceux qui savent faire la différence entre une œuvre et ce que Malraux appelait "le misérable petit tas de secrets" qui existe en tout homme. Ils peuvent, en revanche, consulter le site "Montherlant" créé par Henri de Meeus.

Rendez-vous à Zanzibar Fernando Arrabal et Patrice Trigano Ed. de la Différence 236 pp., env. 20 €

Montherlant, une vie en double Philippe Alméras Ed. Via Romana 470 pp., env. 34 €

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