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Spéléologie du couple

Propos recueillis par Isabelle Blandiaux

Mis en ligne le 01/03/2010

« Comment l’amour qui attache peut-il s’accommoder de la liberté, qui détache ? » Le philosophe et écrivain Pascal Bruckner explore son sujet de prédilection, le sentiment, à la lumière de son expérience et des événements qui ont façonné nos sociétés et façons de penser ces quarante dernières années. Affaibli en pratique, « le mariage reste un symbole fort », nous dit l’auteur du brillant essai « Le paradoxe amoureux » en ouverture de ce numéro nuptial.

Que retient le couple actuel des années 60, avec la libération sexuelle et l’émancipation de la femme ?

Nous sommes façonnés par ces années. Il en reste tous les bienfaits (la chute des tabous, l’émancipation des femmes…) et tous les travers (le culte de la jouissance obligatoire, du désir, le nouveau snobisme sexuel…). En revanche, ce qui est nouveau par rapport à cette époque, contrairement à ce qu’avaient cru les prophètes de la libération sexuelle, c’est qu’on assiste au triomphe du sentiment, de l’amour et non pas du corps. C’est le résultat paradoxal des sixties.

L’amour est valorisé aujourd’hui comme il l’a rarement été…

Oui, comme il l’était déjà à cette époque-là, peut-être pas dans le discours mais dans les faits : on cherchait une vision authentique de l’amour qui était par exemple présente à Woodstock chez ces jeunes gens qui dansaient tout nus.

L’amour prend aujourd’hui une multitude de formes différentes. Les couples cherchent encore de nouvelles façons de vivre ensemble ?

Le mariage est devenu minoritaire et même le couple est remis en question. Il se vit dans le concubinage, l’union libre, le PACS en France, puis beaucoup de gens sont à mi-chemin entre le célibat et la vie à deux. Une multitude de formes ont essaimé depuis les années 60. Elles existaient déjà avant, maintenant, elles sont devenues un phénomène de masse, elles sont normalisées. C’est aussi l’amour à la convenance, selon les âges et les envies, on s’engage un peu, beaucoup ou on garde son indépendance.

Vous parlez d’une approche consumériste de l’amour…

Oui, cela a toujours existé mais cela s’est généralisé aujourd’hui. Dans le libertinage au XVIIIe siècle, Don Juan consomme ses maitresses. Il les prend et les jette. Dans tous les romans d’amour de l’Ancien Régime, il y a des hommes et des femmes chasseurs qui cherchent des proies. Ce qui a changé, c’est que c’est devenu démocratique. Le couple reste une énorme valeur à laquelle on voudrait tous se plier mais il s’écrit au pluriel, comme le mariage (une union sur deux finit par un divorce, voire deux sur trois dans les grandes villes en Europe) puisque l’amour a un caractère vagabond. On forme plusieurs couples tout au long d’une vie.

Cela amène une plus grande complexité dans les relations homme-femme ?

Autrefois, elles étaient contraintes ; aujourd’hui, elles sont libres. L’amour est laissé à sa fantaisie, alors qu’avant il était encadré par les institutions. On ne divorçait pas ou alors de manière rarissime. Aujourd’hui que le sentiment est libre, le couple est beaucoup plus fragile. L’amour a révélé la fragilité du couple, dans la mesure où le divorce est autorisé et même facilité.

Si le couple est pluriel dans une vie, vous notez qu’il est le lieu d’une exigence énorme…

L’amour est devenu le lieu d’une exigence totale puisqu’il est l’équivalent du salut, de la rédemption. Donc, effectivement, les gens en attendent qu’il les rende heureux mais aussi qu’il justifie leur existence à chaque moment. On adresse à l’autre des demandes exorbitantes. Et la charge repose très lourdement sur les femmes, qui doivent être des mères exemplaires, des amantes parfaites, gagner leur vie… Il y a une attente folle d’une intensité sans intervalle ; il faut que ce soit toujours passionnel. Le couple meurt sous ce type d’exigence.

Pourquoi continue-t-on à se marier malgré le nombre de divorces ?

Le mariage porte un idéal de continuité et de consécration sociale aux yeux des gens. En même temps, on n’en accepte plus les contraintes. Quand on se mariait autrefois, c’était pour rester avec la même personne à vie, quelles que soient les difficultés. Aujourd’hui, les femmes – parce que ce sont elles qui demandent le divorce en majorité – ne supportent plus de rester avec un homme qu’elles n’aiment plus ou qui les brutalise ou qui les ennuie. C’est la tolérance des femmes aux contraintes du mariage qui a changé. Le mariage peut continuer à rester une sorte d’idéal dans la tête des gens mais on se passe de ses services.

En Europe ou aux Etats-Unis, la perception de l’adultère est très différente. Pourquoi à votre avis ?

Aussi bien aux Etats-Unis qu’en Europe, on pense qu’un couple sur trois a commis l’adultère. Les Américains ne sont pas plus fidèles que nous mais ils réagissent à l’adultère de manière plus émotive, emphatique, réprobatrice. Parce que le couple s’y fonde sur l’honnêteté. Nous réagissons plutôt par des soins. L’époux adultérin est prié de se soumettre à une thérapie ou alors, cela se finit par une séparation ou un divorce. Nous sommes les héritiers de traditions de l’Ancien Régime où l’aristocratie jugeait normal d’aimer et de désirer en dehors du mariage. Il y a une tradition française du vaudeville (Feydeau, Labiche…) qui fait qu’on rit du cocu et qu’en même temps, on le plaint. Cette distance s’explique je pense par une plus grande tolérance à l’égard des faiblesses humaines dans les pays catholiques que dans les pays protestants.

Peut-on dire aujourd’hui que le couple connait un retour en arrière par rapport aux années 60 ou qu’il a progressé au contraire ?

Les deux. La vie amoureuse est un compromis entre des traditions très anciennes et les avancées de l’époque actuelle. Mais croire qu’il y a une rupture fondamentale dans les mœurs entre 1960 et les siècles précédents, c’est un peu présomptueux. On n’en a pas fini avec tous les maux et les travers qui entachaient l’amour. On a voulu le nettoyer, le purger de ses problèmes mais il reste assez proche de ce que vivaient nos ancêtres, à cette différence fondamentale près que les femmes sont libres et indépendantes économiquement. C’est le grand changement.

Quelle est votre perception pour le futur : le mariage va-t-il un jour disparaitre ?

Je ne le pense pas. Il va peut-être diminuer en nombre mais sa symbolique ne disparaitra pas. Il faiblit comme pratique mais il reste fort dans l’imaginaire des gens. Même chez les personnes qui ne sont pas mariées, on dit « mon mari, ma femme », c’est une sorte de protocole, une consécration. Mais je pense que le mariage sera peut-être réservé à ceux et celles qui veulent réellement faire une longue traversée à deux. Toutes ses formes allégées vont continuer à proliférer autour de lui.

Savoir Plus

Le paradoxe amoureux, Pascal Bruckner. Chez Grasset

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