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Philosophie
Slavoj Žižek, le souffle des Balkans
Éric de Bellefroid
Mis en ligne le 11/03/2010
Un vent frais, venu des Balkans, s’est levé sur la philosophie avec l’apparition dans le débat, il y a quelques années déjà, de l’inclassable penseur slovène Slavoj Žižek. Un homme remuant, bavard, paradoxal, généreux mais pessimiste de son propre aveu, doté d’un physique de trappeur ou de bucheron, qui décoiffe les idées très allègrement. Et qui, récusant le politiquement correct, préfère plutôt frayer avec le politiquement suspect. Il fut candidat du parti Démocratie libérale (LDS) à la première élection présidentielle libre en 1990, un an avant l’indépendance de son pays.
Voyageur incessant, nomadisant entre l’Europe, les Etats-Unis et l’Argentine, il est né le 21 mars 1949 à Ljubljana, où il reçut naguère son doctorat de philosophie. Il étudia aussi la psychanalyse à l’Université Paris VIII avec Jacques-Alain Miller, gendre et légataire de Jacques Lacan, dont il emprunte volontiers les concepts fondamentaux.
Invité lundi soir à Namur pour traiter de Hegel devant les Facultés universitaires Notre-Dame de la Paix, où il était convié le lendemain à une journée d’étude à l’invitation du philosophe Antoine Masson, le brillant polyglotte Slavoj Žižek nous a accordé un entretien bien inscrit dans son style, maniant une parole d’abondance, truffée de plaisanteries, dans une langue française chuintante aux intonations italiennes.
Il nous y parlé bien entendu du capitalisme global et de l’émancipation radicale, comme en son dernier livre paru en français ("Après la tragédie, la farce ! Ou comment l’Histoire se répète", Flammarion, traduit de l’anglais par Daniel Bismuth). Bref, de cette "Idée communiste" qu’il partage si bien avec le philosophe français Alain Badiou.
Au milieu des années 1960, le futur philosophe vivait, en Yougoslavie, dans un régime communiste aux frontières ouvertes, sous l’idéologie officielle de l’autogestion. La situation était à ses yeux idéale. "D’un côté, on ne se berçait pas d’illusions sur le communisme. De l’autre, l’Ouest n’était pas pour nous une terre promise. C’était donc une très belle position pour déjouer tous les pièges. Le régime avait, de facto, renoncé à une idéologie obligatoire universelle. Et ma génération a fini ses études au début des années 1970 sous le choc du structuralisme."
C’est à partir de là, se souvient-il, que Slavoj Žižek se tourna résolument vers la pensée française, Lacan en tête, mais Deleuze aussi. "Lire Lacan, pour nous, fut une nouvelle approche de la philosophie. La théorie psychanalytique fut un instrument pour analyser les phénomènes de culture de masse, les mécanismes de pouvoir, l’obscénité implicite du pouvoir. Ce qui nous fascinait, c’est que si quelque chose était interdit, cela ne devait pas dire forcément qu’on ne devait pas le faire. On était libre à condition d’opérer un bon choix. Cela a joué un grand rôle dans le mouvement dissident en Slovénie."
Ainsi y eut-il en Yougoslavie, vers la fin des années 1980, un phénomène très intense où la parole d’un écrivain, fût-elle limitée, exerçait tout son poids sur le peuple. Là où, à l’Ouest, les intellectuels pouvaient tout dire mais n’étaient guère écoutés. "Ainsi, pendant quelques années, on a été libres et entendus. C’était un moment miraculeux. Je ne crois pas, au fond, que trop de liberté soit bon pour la pensée. Une certaine répression n’est pas mauvaise au regard de la responsabilité publique."
Le postmodernisme, le fondamentalisme, la mondialisation, le multiculturalisme, le cyberespace même, Slavoj Žižek se mêle de tout. Rien ne lui est indifférent. Il s’investit dans tous les champs de la pensée, sur tous les pans de la société. "La philosophie aujourd’hui, en conjonction avec la psychanalyse, est plus nécessaire que jamais. Regardez la biogénétique. Ou notre société hédoniste. Qu’est-ce qu’un homme libre ? Tout le monde est appelé à devenir un peu philosophe."
Il reste qu’à l’heure où fut proclamée la "fin de l’Histoire" (cf. Francis Fukuyama), Slavoj Žižek est l’un des rares aujourd’hui à prendre le contrepied du capitalisme global et à oser brandir le flambeau d’un communisme nouveau.
"Mais ma position est modeste. Je crois simplement que la seule grande question politico-idéologique aujourd’hui est de savoir si l’on accepte, oui ou non, de dire que le capitalisme libéral et démocratique est effectivement le meilleur système possible. La grande majorité des gauchistes ne se la posent pas. Ils s’efforcent juste de rendre le système un peu plus féministe, un peu plus tolérant envers les homosexuels, etc. C’est, pour moi, un communisme négatif."
L’intellectuel pense qu’il est désormais toute une série de problèmes - l’écologie, de nouvelles formes d’apartheid, etc. - qu’on ne peut résoudre dans le cadre de la démocratie libérale et capitaliste. "Mais je le dis ouvertement : je ne détiens pas de grande formule alternative. Je ne crois pas toutefois qu’on ait besoin d’un nouveau parti léniniste. Ce serait évidemment une bêtise. J’estime en revanche qu’on trouve, dans le noyau même de l’idée communiste, une manière de solidarité, de lien collectif égalitaire qui n’est pas celui de la collaboration des individus dans le cadre du marché."
Slavoj Žižek est acquis à l’idée qu’il faudra tôt ou tard réinventer une nouvelle recette. Il est temps notamment de se demander ce qu’est la démocratie aujourd’hui. "Ma thèse est qu’on ne peut pas vraiment décider en démocratie. On a besoin d’un maitre qui nous fait croire qu’on choisit librement. Je ne dis pas, d’une façon stalinienne, qu’on va détruire cette apparence. Mais je crois qu’on doit analyser les limites de notre situation. La crise financière a maintenant montré les limites économiques du libéralisme. Pour autant, je ne dis pas que le temps du communisme est revenu. Cette crise, d’ailleurs, s’est avérée beaucoup plus dramatique pour la gauche elle-même que pour la droite. On peut alors espérer qu’elle fonctionne comme une thérapie de choc. En sorte d’améliorer le système capitaliste. La gauche, surprise, n’a livré aucune proposition concrète, hormis peut-être quelques idées néo-keynésiennes de Krugman et Stiglitz. Je ne suis donc pas un gauchiste naïf au point de penser qu’il faille sortir du capitalisme. Absolument pas !"
Ce que veut donc dire ici le philosophe, c’est qu’il faut garder un regard sceptique et questionner les fondements idéologiques mêmes de notre univers. "Car, de nos jours, nous sommes dans l’ère d’un cynisme généralisé. Ceci n’est pas à mes yeux une catégorie moralisatrice - ‘tout le monde est cynique et corrompu !’ -, c’est plutôt à mon sens une chose très belle et paradoxale qui veut que l’idéologie, on n’y croit pas mais ça marche."
Malheureusement, soupire le Slovène, la politique la plus efficace aujourd’hui, à gauche comme à droite, est celle de la peur. Même l’écologie fonctionne là-dessus : les immigrés, etc. On l’aura saisi, Slavoj Žižek n’est pas un dangereux stalinien qui transporte une bombe révolutionnaire dans son bagage à roulettes. Celui qu’il traine la plupart du temps dans les grandes universités américaines.
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