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Mémoires inédits
Lisez, lisez "Lise et Lulu"!
Francis Matthys
Mis en ligne le 20/07/2010
Aux quelques ouvrages déjà consacrés à Serge Gainsbourg, s’ajoute désormais "Lise et Lulu", récit d’une sincérité sans faille que son auteure a écrit avec Bertrand Dicale. Rappelons qu’après avoir été un excellent biographe de Juliette Gréco (cf. "Gréco. Les vies d’une chanteuse", chez Lattès en 2001, et "Juliette Gréco, l’invention de la femme libre" qu’édita Textuel en 2009), Bertrand Dicale publia (en 2009, chez Fayard puis en Pocket) "Gainsbourg en dix leçons": à notre estime, la meilleure étude à ce jour qu’ait inspiré le créateur de "Melody Nelson", poète hors normes qui oscillait entre intransigeance artistique et ambition commerciale. Etoile dont l’éclat n’a de sœur dans la nuit. Le témoignage qu’en l’hiver de sa vie nous livre Lise Lévitzky n’a rien d’un tardif règlement de comptes, d’un bouquet qui fleurerait le venin. A aucun moment, Mme Lévitzky ne s’y lamente, n’édulcore ni ne ternit le passé qu’avec Lucien Ginzburg elle partagea, épineusement parfois. Une infinie tendresse teinte "Lise et Lulu", dont quelques pages s’avèrent pourtant terribles, pour ne dire: terrifiantes. Non des pages qui mettent en scène - aux sens propre et figuré - le futur Serge Gainsbourg (et plus futur encore Gainsbarre) mais certaines d’entre celles où la mémorialiste ressuscite sa propre famille. Avec son nom de jeune fille, de bonne foi l’on pourrait croire Lise d’origine juive; bien au contraire, elle appartient à une illustre famille russe, antisémite en diable, que la Révolution d’octobre fit s’exiler. Comme dans les romans de gare, son père, ancien officier, sera conducteur de taxi à Paris. Mais de ce père, on laissera au lecteur la stupéfaction d’en apprendre davantage. Lucien, quant à lui, est issu d’une famille juive, russe, elle aussi; avec un père musicien, il sera gavé de Gaveau dès le berceau. Pourtant, ce garçon (que jamais Lise n’appelera Serge: "c’est un prénom que je déteste") n’a qu’une passion, qu’il idéalise: la peinture. Elle tient dès lors une place capitale dans ce livre inattendu et attachant, où l’ordinaire côtoie l’exceptionnel.
Le 5 mars 1947, jour de ses 21 ans, Lise Lévitzky, mannequin de lingerie, aussi snob que belle à couper le souffle, quitte les siens (tournant le dos à une carrière de pianiste classique, elle qui jouait sept heures par jour) afin de s’adonner enfin à ce qui la tente : peindre. Ce jour-là, elle s’inscrit à l’académie Montmartre, boulevard de Clichy. Où instantanément elle croise un garçon de 19 ans, aussi timide que laid mais qui en impose à son petit monde: "Lucien est le roi de l’académie Montmartre. Toutes les filles ont les yeux braqués sur lui, les garçons le jalousent : c’est lui le meilleur peintre et le meilleur dessinateur."
N’en dévoilons pas plus, invitant le lecteur de ce récit (pas tire-larmes pour un sou) à inscrire ses pas dans ceux d’une femme libre, ô combien!, qui remonte les allées du passé avec une mémoire d’éléphant. C’est d’un Lucien/Lulu aux nerfs d’osier, d’un esthète-né (inlassable lecteur de Benjamin Constant, des "Mille-et-Une Nuits" et de Bossuet) que nous parle ce livre : un inconnu tirant le diable par la queue, à des années lumière du monstre sacré qu’il deviendra, dont quelques-unes des chansons (qu’il écrivit et composa par centaines) feront le tour du monde (songeons à "La Javanaise", à "Poupée de cire, poupée de son", à "Je t’aime moi non plus"), interprétées par lui-même ou par Jane Birkin, Juliette Gréco, Brigitte Bardot, Françoise Hardy, Catherine Deneuve, Isabelle Adjani, Michèle Arnaud, Anna Karina, Pétula Clark, France Gall ou Vanessa Paradis... Livre qui esquisse le portrait d’un dandy que tenaillait le désir de réussir, qu’il paya au prix de son rêve. Portrait d’un écorché vif, mais tout autant lucide autoportrait d’une âme indomptable : Elisabeth Lévitzky, qui devint madame Lucien Ginzburg en 1951. Ils divorceront en 57, mais ne cesseront de se revoir, en secret: Lulu l’appelait ("Viens tout de suite") et Lise répondait. Le samedi 2 mars 1991, à dix heures et demie du matin, il lui téléphona encore. Sans dire "viens". Et c’est ce jour-là qu’il mourut.
Lise et Lulu Lise Lévitzky avec B. Dicale First Editions / 282 pp., env. 17,90 €
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