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Portrait

Jan Martens : les secrets d’un éditeur fécond

Roger Pierre Turine

Mis en ligne le 31/07/2010

A la barre du Fonds Mercator depuis 40 ans, Jan Martens avance un joli parcours de fond. L’édition l’emporta et de quelle manière !

Il est des parcours et des réussites qui ne trompent pas ! La classe et l’aura, la réalisation de défis menés à bout portant, sont le fait de personnalités qui, à leur tempérament volontaire, offrent la répartie d’un savoir et d’une conscience de l’histoire humaine. L’aventure de Jan Martens, né en 40, sur le point de fêter ses 70 ans après avoir célébré ses 40 de présence à la tête des éditions du Fonds Mercator, ne fut jamais cousue de fil blanc. Elle est le fruit d’un souci de qualité et de dépassement en ses entreprises.

L’histoire prend date dans une petite maison du village de Poeke, aux confins des deux Flandres. Un père économiste, un grand-père gendarme et l’autre meunier, voilà qui explique peut-être le salmigondis de qualités repérées chez l’héritier. Une enfance rurale, agrémentée par le moulin à vent, puis à moteur, de l’aïeul et voici qui inocula au gamin l’esprit d’aventure et de conquêtes, le souci d’espace et de vitesse d’un Jan dont le bonheur consistait à se suspendre aux grandes voiles du moulin, à s’envoyer au ciel avec elles Comme il le fait aujourd’hui sur sa moto 1 200 cc !

Agé d’à peine deux ans à la mort de sa mère, un père au loin, élevé avec sa sœur par les grands-parents et une tante qui les adopta La vie lui apprit tôt une existence loin d’être toujours drôle ou amène. Peu présent, le père n’en suivit pas moins les études de ses enfants, exigea d’eux université et résultats. Il fut entendu. "Après le secondaire, j’entrepris la philologie romane à Gand, de brillants professeurs des diverses universités belges y confiaient leur savoir. Une époque faste pour la qualité de l’enseignement ! Des romanes ? Pour prendre le contre-pied des préférences culturelles familiales. J’ai voulu me démarquer avec, seul bagage, le français du secondaire !"

La langue de Molière apprise sur le tas, garçon de ferme dans la campagne française, des weekends à Paris pour y chiner sur les quais, une boulimie des grands classiques "Je voulais me rapprocher de la culture latine !" Etudes optimales, la littérature et la linguistique l’accaparent de concert, c’est toujours vrai. Avide de percer l’héritage occidental, il cumule romanes et classiques, entame une thèse sur l’ancienne poésie provençale. Laquelle exigeait "la conjonction de l’ensemble des disciplines, en raison des racines de l’amour courtois et des racines religieuses, grecque et latine, mais revues par les pères de l’Eglise. Elle m’a permis de cibler les origines de la littérature de cour en Occident, proche de nous, non arabe".

Passionné par Georges Dumézil, qu’il écoute au Collège de France sur les mythes indo-européens, étudiant le sanscrit pour suivre un mentor qui, au départ de l’ancienne mythologie indienne, germanique et latine, définit les substances fécondantes de la société médiévale de classes (ceux qui règnent et prient, ceux qui guerroient, ceux qui travaillent), modèle de la société occidentale jusqu’à la Révolution française "Je baignais dans cet univers intellectuel, y baigne encore, je suis un Européen convaincu car je crois à cette notion de grande famille et je ne pourrais donc jamais être un nationaliste !"

Il gagne l’Afrique, recruté par Mgr Gillon, le recteur de Lovanium. Y enseigne en propédeutique le français aux Ibo chassés du Nigéria par une guerre civile, ensuite la littérature comparée romane, circule entre les universités de l’Afrique noire. Mais, fin 1967, il a 48 heures pour quitter Kinshasa à la suite d’un très sérieux différend avec les sbires de Mobutu ! Rentré, doctorat conclu, obtient un poste de maitre de conférence à Paris IV - Sorbonne. Mai 68 l’empêchera d’enseigner ! "Je me suis alors occupé des artistes belges de Paris et Michel Seuphor m’a initié à l’art moderne. Associé à un petit éditeur français rencontré au Congo, Philippe Mallier, j’ai lancé la collection "Textes et traitement automatiques", parti du constat que l’ordinateur pouvait rendre des services dans l’étude de la linguistique, principalement de la lexicologie. J’aimais les dessins à lacunes de Seuphor et, grâce à un oncle, j’ai pu le montrer au Musée Dhondt-Dhaenens. J’y ai tenu un discours et un grand monsieur, très sûr de lui, est venu me dire : "Martens tu as bien parlé !". Je lui explique ce que je fais à Paris, il me dit : "J’ai une maison d’édition, fondée en 1965, tu serais plus utile en Belgique !" "Peu après, Maurice Naessens me relançait à Paris et me présenta à ses présidents de la banque comme le directeur du Fonds Mercator Premiers livres parus : "L’orgue et la musique d’orgue aux Pays-Bas" et "D’Ensor à Permeke". Je dois énormément à Naessens : il m’a appris à me déplacer dans le monde - grâce au réseau Paribas, j’étais chez moi partout -, à négocier en élevant les débats par la culture, à prendre des risques. Mais nous n’avions pas la même conception de l’édition. Pour lui, elle devait défendre son idée sur l’art belge et flamand, l’exigence scientifique au second plan. Pas mon genre ! J’ai fait des livres beaucoup plus universitaires en prenant soin de la forme et du multilinguisme, ai élargi le programme vers l’Europe et l’art occidental."

Naessens mis à l’écart par la banque en 1975, le soutien de la Paribas au Fonds Mercator fut revu "dans des limites raisonnables". Puis, plus de vingt ans et quelques 200 titres plus tard, la Paribas fut vendue à la Bacob, avec fusion sous label Artesia. Et quand Dexia, après avoir réduit son service "Edition", racheta le tout en 2001, l’aventure commune devint difficile.

Que faire ? "Des amis m’ont aidé : Bernard Steyaert, qui rêvait depuis longtemps d’entrer dans le capital, Ronny Gobyn, un historien archiviste qui m’aidait pour la production des livres avec son entreprise Tijdsbeeld-Pièce montée. Nous avons racheté le Fonds Mercator à trois et, ensemble, avec Christian Pinte qui nous a rejoints plus tard, nous lui avons donné un sang neuf : le changement dans la continuité. Avec moi, tout a une suite ! Toute ma vie, je n’ai jamais rien perdu, j’ai continué à construire sur mes acquis ! En créant Ludion et la série "Musea Nostra", publiée en partenariat avec le Crédit Communal sur les musées en Belgique, mais aussi en France et ailleurs, j’ai initié un réseau "musées", encore d’actualité dans la politique présente du Fonds Mercator et la réalisation de catalogues d’expositions à travers le monde. Notre force : nous rapprochons le concept catalogue du livre avec une vie indépendante. Le catalogue devient outil scientifique avec une diffusion internationale : nous éditons en quatre ou cinq langues."

Triomphe avec le Musée Van Gogh de l’édition en 6 volumes des "Lettres de Van Gogh", accord avec la National Gallery de Londres pour l’édition de leurs catalogues en langues étrangères, contrat avec le Metropolitan de New York pour la publication d’un catalogue raisonné de Jan Gossart, catalogues d’Europalia Un triumvirat et une équipe compétente, dévouée : le Fonds Mercator diversifie et amplifie une réputation qui, pour avoir osé viser toujours plus haut et ne pas faire ce que tout le monde fait, se targue de 40 ans de réussites hors pair.

Une moyenne de 30 titres l’an et "aucun de nous n’est prêt aux concessions sur la qualité !" Pour les projets importants, il a le soutien de La Loterie Nationale.

Satisfait sans ostentation, souriant, bonhomme et bon vivant, ardent et convaincant, Jan Martens est un battant : "Et je n’ai pas laissé tomber la linguistique ! La moto, oui, j’adore : on va vite, on est libre et on voit mille choses ! Je suis aussi passionné qu’avant ! Ce qui me chagrine, c’est le tour que prend la Belgique. S’il y fallait un dernier des Mohicans, je serais celui-là. Je serais le dernier des unitaristes !"

Jan Martens a créé en 1975, et depuis dix ans préside, le Motovun Group. Son siège est à Bruxelles, il réunit 75 éditeurs de livres illustrés internationaux. La pêche, c’est ça !

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